Regard sur la violence en Haïti

Les responsables du Centre d’études et de recherches sur le développement des cultures et sociétés (Cerdecs) ont présenté, le vendredi 29 juin 2012 à l’hôtel Le Plaza, les résultats d’une étude menée sur la problématique de la violence en Haïti. Cette étude, dirigée par les chercheurs Alain Gilles et Rachelle Charlier Doucet, a été menée dans les départements du Sud, Sud-Est, Grand ’Anse et les Nippes. Réalisée avec la collaboration du « Pearce research Institute, Oslo (PRIO), elle a également trouvé le support financier de la chancellerie norvégienne.Le Professeur Alain Gilles, docteur en sociologies, a mis l’accent sur les mécanismes conduisant à la violence politique en Haïti. C’est ainsi que sa recherche est portée sur les rapports entre : « lien social, confiance, conflit et violence ». Cette recherche, d’après Alain Gilles, a pris naissance suite aux violences enregistrées dans le pays après la chute du régime des Duvalier et les événements de 2004 qui justifient la Mission des Nations unies pour la stabilisation d’Haïti (Minustah).

Le sociologue, à travers cette recherche, a voulu comprendre les explosions collectives de rue, les manifestations violentes qui accompagnent ou suivent généralement les coups d’Etat, les scènes de pillages, d’incendies et autres qu’il qualifie de violence politiques.

Pour comprendre la récurrence et le caractère systématique de la violence politique, Alain Gilles analyse deux ordres de questions. Le premier se porte sur la nature des rapports politiques entre les élites politiques et les masses qui participent aux manifestations violentes. Aussi se demande-t-il, comment ces rapports sont-ils entretenus dans la vie quotidienne ? Le second aspect concerne les processus sociaux internes à la vie sociale des masses elles-mêmes, qui les rendent disponibles pour participer à des manifestations violentes.

Dans cette perspective, l’étude a montré qu’il y a un lien entre la violence et les mouvements de population. A en croire Alain Gilles, la violence politique porte les marques de la société dans laquelle elle se produit. Au dix-neuvième siècle la société haïtienne était essentiellement rurale, tant du point de vue démographique que du point de vue économique. La violence politique de l’époque était conduite par des notables des grandes villes, propriétaires terriens, qui mobilisaient des armées régionales (cacos, gueux, va-nu-pieds) dont les chefs sont des paysans sans terre.

Aujourd’hui, la société haïtienne s’est urbanisée ainsi que sa violence. La baisse de la production agricole au profit de la sous-traitance a détérioré la vie des masses paysannes et a accentué l’immigration de celles-ci vers les centres urbains. Ainsi, explique Alain Gilles, les violences ayant conduit à la chute des Duvalier étaient essentiellement urbaines ainsi que celles accompagnant ou suivant la chute du gouvernement d’Aristide en 2004.

Se fondant sur le constat que le pays est soumis à une urbanisation intense qui conduit à la bidonvilisation, M. Gilles croit que c’est une condensation de processus sociaux qui ont rendu ces populations disponibles à participer aux manifestations violentes. Son hypothèse serait que l’affaiblissement des liens sociaux traditionnels résultant des migrations rurales et la faible confiance qui accompagnent ce processus de destruction des liens sociaux sont deux principales caractéristiques des communautés qui les privent de mécanismes de résolution de conflits, qui sont caractéristiques de la vie dans des conditions de précarité. Cela donne, dit-il, lieu à un apprentissage de la violence comme moyen de survie.

Quel modèle de résolution de conflits ?

Madame Rachelle Charlier Doucet, docteure en anthropologie, a, d’entrée de jeu, réfuté la définition ontologique de l’Haïtien comme étant un être intrinsèquement violent. Elle a aussi rejeté la thèse faisant croire que la nation haïtienne est régie par un déterminisme historique et culturel l’entraînant irrémédiablement vers la violence et le chaos.

Toutefois, elle ne nie pas l’existence de la violence en Haïti. D’après les résultats de son enquête, les personnes interviewées pensent qu’à leur avis, la plus grande violence, c’est leur abandon par l’Etat et la société, c’est la marginalisation et l’exclusion dont ils sont victimes. Cette violence est à la fois interpersonnelle, institutionnelle et systémique. Elle est souvent liée à l’impunité qui sévit dans la société qui laisse le champ libre à toutes sortes d’abus et d’agressions, ont-ils expliqué.

Les populations interviewées ont avoués également qu’ils sont en proie à toutes sortes de conflits. Les plus courants concernent les cas de vol, de dettes, problèmes de terres, les rivalités politiques, les élections etc. Cependant, la non représentation de l’État dans ces communautés et le manque de confiance de celles-ci dans l’état, les ont poussé à établir leur propre système de justice. Quelques fois, au lieu d’aller dans les tribunaux, ils recourent plutôt à des procédés maléfiques pour se faire justice.

L’enquête a ainsi révélé une préférence culturelle manifestée par les interviewés pour les méthodes basées sur le dialogue, les négociations, la médiation et le recours au système formel de justice est très rare. Dans cette perspective, les chercheurs s’interrogent sur la possibilité d’offrir une justice de proximité à la population en combinant le droit positif et le droit coutumier.

Noclès Débréus
 
   

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