René Philoctète ou l’évidence poétique

René Philoctète est né à Jérémie le 16 novembre 1932. Il aurait eu quatre-vingts ans cette année. Il a écrit une dizaine de recueils de poèmes, quatre pièces de théâtre, trois romans, un recueil de nouvelles. Il est l’un des membres fondateurs du groupe Haiti littéraire au début des années soixante avec Anthony Phelps, Roland Morisseau, Serge Legagneur, Davertige et Auguste Ténor. Il est également cofondateur du spiralisme avec Jean-Claude Fignolé, Franketienne et Bérard Cénatus. C’est ce que formellement on peut dire de René Philoctète. Il était professeur de littérature, il aimait la peinture, il aimait Victor Hugo, il aimait accueillir des jeunes chez lui, leur donner des livres. Pradel Henriquez peut témoigner. Moi aussi.

René Philoctète est décédé un 17 juillet 1995. En pleine Coupe d’Amérique  – Copa America- l’Uruguay avait gagné cette année-là, on se rappelle cela aussi. C’était envahissant, à tous les points de vue.

Dans la série « Poésie urgente » publiée dans les années 1970 par l’ hebdomadaire Le Petit Samedi Soir, il écrivait : « Ecrire comme si tout s’animait autour de soi d’un vaste chant, d’un feu multiple, comme si chaque objet se déplaçait, prêt à vous rendre le témoignage de sa présence.

Ecrire pour être deux,  pour être mille et savoir qu’au bord de la lampe où vous vous consumez, il y a d’autres têtes à regarder, d’autres bouches à se prendre et qu’au bout du compte votre chaleur se multiplie.

Ecrire pour les fleurs qui n’ont pas de couleurs, pour les oiseaux qui n’ont pas de branches, pour les enfants qui n’ont pas de chansons, pour le pain qui n’arrive pas aux lèvres, pour la main qui n’a plus de gestes, pour les regards muets, les départs sans issue, écrire pour la vie, qui attend tout le monde.

Et dans cette mouvance gigantesque, aurais-je la chance d’apprivoiser les mots qu’il faut, de cerner la patrie, la vérité réelle ?

Que dirais-je de mon pays, de la grande bringue caracolant entre la mer et le soleil, la folie verte prise dans le vin des étés ? »

René Philoctète, c’est l’évidence poétique, le poète des chants et des grands larges. De Saison des hommes, son premier recueil publié en 1960, à Ping-Pong politique, son dernier,  publié en 1987, le poète reste égal à son chant. Lyonel Trouillot qui a préfacé l’anthologie qui lui est consacré par les Editions Actes-Sud et paru en 2003 dit de René Philoctète: « Rarement la poésie aura été si soucieuse de sa vérité : l’authentique et le solidaire.»

Emmelie Prophète

  Mes camarades ont des jeux d’enfants chagrins. Ils inventent en décembre un ciel clair sur lequel ils dessinent un grand soleil patibulaire qu’ils mènent en laisse comme un roi fainéant Les camarades du soleil s’en vont par le trou des métro hiératiques de douleurs bues et dans leurs yeux dépolis voyage un vol d’oiseau du pays. Leur voix carillon lointain dans la bise vole d’azur en azur comme pour se donner l’écho d’un beau dimanche du pays [fin de l’enregistrement] Aux écureuils aux bouleaux curieux ils content parfois des choses drôles Et qui verrait à leurs paupières une larme s’éblouir penserait plutôt au verglas qu’à des pleurs chus comme rosée J’aime leurs pas sur les trottoirs comme goélettes qui vont tanguant C’est que mon île ils gardent encore ta démarche de fille déhanchée Et dans leur tête bruissent vos parfums mers courtisanes partout présentes !


     À vous mes amis je pense ce soir plus que jamais Serge Roland Jean-Richard Émile À Carmenta aux sourires de Mont-Carmel À Rosie la jeune maman coquelicot Gigi dont la mémoire en moi siffle comme une crinière À ce bon zigue d’Anthony Phelps Tous qui buvez de la bière en pensant à René Philoctète.


     Davertige à Paris cherche l’ombre de Van Gogh en rêvant aux délices de l’anthropophagie Puissent les alouettes lui tourner une couronne !


     À Montréal près de Decelles un soir je jetai dans la boîte aux lettres un billet pour ma patrie Oh qu’il retourne à mes amis qu’il leur dise que le soleil claque plus haut d’un jour vermeil J’ai le cœur qui ruisselle comme un nid dans l’azur !

René Philoctète. Ces îles qui marchent, Chant 2


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