À quoi joue donc la Fifa ?

Connue pour sa rigidité, la Fédération internationale de football (FIFA) a pris tout le monde à contre-pied. Jeudi 5 juillet, elle a en effet annoncé la mise en place de deux nouvelles mesures : l’intronisation de la technologie sur la ligne de but (acronyme anglais : GLT) et l’autorisation faite aux femmes de porter le voile en match officiel. Ces deux décisions sont surprenantes quand on connaît le conservatisme de la Fifa et de l’International Board, l’institution juridique garante des règles du football et dont l’aval est la condition sine qua non pour ne serait-ce qu’étudier une  évolution en la matière. Ce qui constitue un changement majeur, ce sont les raisons qui ont poussé ces gardiens du temple à changer les textes : elles ne sont pas (seulement) liées à des préoccupations footballistiques mais guidées par des intérêts – sans doute légitimes, mais extérieurs à la substantifique moelle d’un match.

L’apparition de la GLT est effectivement un véritable tournant dans l’évolution des lois du ballon rond en permettant de déterminer si le ballon est bien entré dans les cages. Ce procédé inédit sera utilisé lors du Mondial des clubs, en décembre prochain, puis à la Coupe des confédérations 2013 et enfin à l’occasion du Mondial 2014, au Brésil. La GLT sera néanmoins soumise à “un test d’installation final dans chaque stade avant que les systèmes ne soient utilisés dans les vrais matches de football”, a déclaré le secrétaire général de la Fifa, Jérôme Valcke. Jusqu’à maintenant, l’évolution des règles s’est principalement opérée par des changements relatifs au jeu proprement dit : modification du hors-jeu, sanction accrue des tacles par-derrière et des gestes d’anti-jeu, etc. Si l’on excepte l’arrivée des cartons jaune et rouge à la Coupe du monde 1970, pas un seul élément extérieur n’est venu “pervertir” la fluidité du jeu, si chère à Michel Platini.

Michel Platini fait grise mine

On a pourtant pu assister à de petites touches de “modernisation” : l’oreillette d’un arbitre destinée à améliorer la communication entre l’homme en noir et ses assistants ou encore l’utilisation de la vidéo après match pour sanctionner rétroactivement un mauvais geste. Mais là, la GLT va exercer son influence directement et instantanément sur le cours d’un match, devenant de fait un juge à part entière susceptible de décider de l’issue d’une rencontre.

Et quelle est la motivation de cette réforme ? Favoriser le football offensif ? Combattre l’anti-jeu ? Protéger l’intégrité physique d’un joueur ? Non, l’International Board prend en compte pour la première fois des facteurs extérieurs tels que le ressentiment médiatique lié à une injustice dans un match (comme le but de Frank Lampard refusé contre l’Allemagne lors de la Coupe du monde 2010) ou à des impératifs économiques soucieux des conséquences engendrées par de mauvaises décisions arbitrales.

Peu habitués eux-mêmes à une telle frénésie révolutionnaire, les membres de l’International Board ne manquent néanmoins pas de se justifier et de rassurer tous les puritains du football. “La technologie de la ligne de but est le commencement et la fin”, a martelé le secrétaire général de la Fédération anglaise, Alex Horne, qui siège dans cette institution. Sauf que cette fièvre réformatrice n’est pas vraiment du goût du président de l’UEFA, Michel Platini, qui s’est opposé récemment à la GLT. “Si on a la technologie sur la ligne de but, pourquoi pas sur la ligne de fond ? s’était-il interrogé lors de l’Euro 2012. Et s’il y a une main sur la ligne qui n’est pas vue par l’arbitre ? Je ne suis pas contre la technologie sur la ligne de but, je suis contre l’arrivée de la technologie parce que ça ne va pas s’arrêter là.”

Rigidité à géométrie variable

Ce conservatisme de l’ancien capitaine des Bleus est souvent en contradiction avec les projets du patron de la Fifa, Joseph Blatter, qui se montre partisan de l’arbitrage vidéo. Michel Platini a toujours été réfractaire à la technologie sur une pelouse et ses positions sont plutôt proches de celles des représentants de l’International Board, à savoir que les règles ne doivent pas être dictées par des motifs étrangers au jeu en lui-même. Deux oppositions de style qui démontrent que cette “révolution de juillet” ne suscite pas l’unanimité dans les plus hautes sphères des instances du ballon rond.

De la même façon, l’autorisation faite aux joueuses féminines de porter le voile est un fait inédit. Pour la première fois, la Fifa autorise que des signes d’appartenance extrêmement visibles et non liés à des intérêts sportifs ou commerciaux puissent être acceptés sur une pelouse. Pourtant, la Fifa, par le passé, n’a pas brillé par sa souplesse en la matière. L’institution internationale ne sanctionne-t-elle pas les joueurs qui enlèvent temporairement leur maillot pour aller célébrer un but ? N’a-t-elle pas sanctionné le Cameroun en 2004 pour un maillot jugé non conforme ?

Influence du Golfe persique

Sauf que, cette fois-ci, les données sont légèrement différentes. Le Qatar, pays musulman, organise en effet la Coupe du monde 2022 avec des moyens financiers colossaux qui émeuvent sincèrement la Fifa, au point qu’elle en oublie sa rigidité légendaire. Et de nombreux autres pays où l’islam est dominant disposent d’équipes de foot féminines compétitives, comme le Bahreïn, les Émirats et le Koweït. D’où un puissant lobby venant du Golfe persique. Ainsi, après s’être sans cesse focalisés à l’ouest, la Fifa et l’International Board prennent désormais en compte certaines préoccupations émanant de la Confédération asiatique, de plus en plus en puissante.

Sans parler du prince de Jordanie Ali Bin al-Hussein, vice-président de la Fifa et membre du comité exécutif qui a exercé un lobby régulier pour convaincre l’organisation de permettre aux joueuses de porter le voile. Cette règle reste certes anecdotique et ne concerne que les femmes footballeuses qui sont extrêmement minoritaires, mais cette autorisation souligne une tendance, celle de l’ouverture du football vers les pays de l’Est et du Golfe persique. Par le passé, l’Iran était bien seul à militer pour un football islamo-compatible. Le pays avait d’ailleurs porté plainte contre la Fifa après avoir été empêché, en juin 2011, de disputer un match de qualification aux JO 2012 en raison du voile islamique. Désormais, certains partisans de cette ouverture, comme le prince de Jordanie, font partie du pouvoir exécutif de la Fifa et sont donc aux commandes. Les instances du football ne souhaitaient pas moderniser leurs règles, elles ont juste renouvelé leurs membres…

Aleandre Borde

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