Marie Vieux- Chauvet, ou une littérature inachevée…

Il est des écrivains qui ont laissé des traces indélébiles dans le cheminement de la littérature haïtienne. Ces écrivains ont rendu notre littérature riche et instructive,  car leurs œuvres sont empreintes de toutes les questions qui ont agité la société du moment. Cependant, si ces écrivains se sont engagés à relater, à dénoncer les maux de leur société, cela n’a pas été sans certains risques et ce, au prix de leur vie.  Ainsi, plusieurs d’entre eux furent forcés de prendre le chemin de l’exil, ce qui ne les a pas empêchés de rester attachés à leur pays à travers leurs écrits.

 Tel fut le cas de Marie Vieux-Chauvet.  Exilée en 1968, à la suite de la montée de François Duvalier au pouvoir, elle est l’auteur de plusieurs ouvrages ayant en commun un décor national, brodés par des passions amoureuses, déchirés par des conflits sociaux, raciaux et politiques qui défilent au travers d’intrigues captivantes dans l’intimité d’une société – « Amour, Colère, Folie » – ou d’un pays – « La Danse sur le volcan ».

 Dans ses ouvrages,  on découvre des personnages, révoltés par l’injustice, qui semblent être les porte-paroles de l’écrivain.  D’ailleurs, c’est avec sa plume que Marie Vieux-Chauvet combat cette injustice et s’exprime en des termes virulents.  En titrant son œuvre de sentiments qui s’enchaînent de manière décroissante, l’auteur nous met en face de cette réalité où les sentiments ont des frontières ténues et subtiles entre eux. En effet, entre l’amour, la colère et la folie, la lisière émotionnelle peut être vite franchie.

 « Amour, Colère, Folie » est un roman trilogique qui se déroule dans un contexte politique tendu.  Pourtant, c’est dans celui-ci que Marie Vieux-Chauvet livre un ouvrage poignant sur la puissance des sentiments qui se révèle à des degrés et des intensités différents. Se parant d’un décor profondément social, les histoires se veulent, néanmoins, des révélations sur les pratiques politiques du gouvernement Duvalier.  Toutefois, bien que chaque histoire mettre en évidence un des sentiments forts qui habitent le personnage principal, les trois sentiments premiers du titre du livre se décèlent.

 Le premier de la trilogie,  « Amour », est une chronique de ses émotions et de ses passions que tient Claire, l’héroïne, amoureuse de son beau-frère qui assiste, révoltée, à l’inertie et à la résignation de toute une société contre l’abus de pouvoir, les inégalités sociales, les mentalités désuètes et à la déchéance de sa sœur.  Bien qu’intitulé “Amour”, cette émotion n’est pas le seul fil conducteur qui dicte les choix et les décisions de l’héroïne.  Prise dans le piège du qu’en-dira-t-on, Claire, remplit, malgré elle, ses devoirs sociaux et familiaux, sur lesquels se maintient la réputation de cette grande famille bourgeoise. Pourtant, est-ce tout ce qui compte? L’image sociale vaut-elle le sacrifice de toute une vie?

 Le second, « Colère »,  est le sentiment primaire qui anime toute une famille suite à une expropriation illégale des domaines familiaux, par les hommes de Duvalier, pour leur apprendre “que la liberté est morte1“. Prisonniers sur leur propre terre, c’est un conseil familial qui veut “ménager la chèvre et le chou” qui se tient entre le grand-père, le fils et le petit-fils.  Les victimes frustrées sont prêtes à commettre l’irréparable.  Entre des-pots-de vin, de plus en plus élevés, des interventions vaines,  le fils accepte l’irréparable: sacrifier sa fille, Rose.  Quel lourd tribut cette famille va-t-elle payer! Mais, la situation s’arrangera-t-elle pour autant? La colère est le seul sentiment capable d’exprimer tous ces refoulements.  Aura-t-elle gain de cause?

 Le dernier et pas des moindres, « Folie », est l’histoire des fameux « camoquins », ces anarchistes comme aimait à les qualifier le pouvoir duvaliériste pour justifier les tueries et les disparitions. Recherchés par les sbires du président, qui saccagent tout sur leur passage, forcent les uns et les autres à des dénonciations, assassinent par plaisir et pour accroître la peur, ces jeunes poètes, éternels opposants, sont contraints de se mettre à couvert.  Ensemble, ils essaient de survivre, de résister pour un temps indéterminé, en attendant une accalmie dans la folie de ce gouvernement.  Pourtant, le temps s’écoule, immuable, dans cette masure où ils ont trouvé refuge.  Malgré les déclamations poétiques, les idées pour reconstruire une Haïti nouvelle, le tout partagé sur un ton de confidence chuchoté, les anarchistes, amateurs en herbe, finissent par sombrer dans la déprime, et choisissent, à force de rester terrés, de s’abandonner dans une douce folie, dernière limite de la condition humaine dans laquelle se réfugie l’homme quand il ne veut plus ou ne peut plus lutter.

 “Amour, Colère, Folie” n’est pas juste un roman.  C’est non seulement un cri du coeur déchirant d’une Haïtienne en lutte pour un changement, mais, c’est aussi l’expression profonde des sentiments de Marie Vieux-Chauvet, qui vit son exil, loin des siens, avec amour, colère et folie.  Ce livre est la transmission du sentiment nationaliste qui a animé Marie Vieux-Chauvet jusqu’au bout.  C’est dans l’exil qu’elle a bu, jusqu’à la lie, la coupe de son amour pour son pays, la frustration d’en être séparée, la déception dans ses compatriotes.  Son chagrin l’a portée à écrire l’un de ses plus beaux romans.

 Si avec « Amour, Colère, Folie » Marie Vieux-Chauvet a signé un chef-d’œuvre littéraire,  avec « La Danse sur le volcan », elle fait preuve d’historienne accomplie. 

 En effet, « La Danse sur le volcan » se déroule durant les années 1790, aux alentours du soulèvement des esclaves dans l’île de Saint-Domingue.  L’héroïne, Minette, une métisse, très sollicitée pour sa voix d’or, pour sa beauté et pour son corps par une certaine élite de Saint-Domingue, se voit rejetée par celle-ci quand le rideau de la scène politique tombe.  Humiliée, elle rejoint l’armée révolutionnaire où au cours de ses folles escapades, elle rencontre l’amour.  Minette est ce personnage caché au tréfonds de chaque femme qui rêve d’aventures et de passion.  Elle est vivante, généreuse, passionnée et fougueuse.

 Marie Vieux-Chauvet, considérée comme l’une des plus grandes écrivaines de la francophonie, a laissé de nombreux récits et romans.  C’est un auteur-phare de la littérature haïtienne qui fait la fierté des grands lecteurs.

Rachel Vorbe
1- Amour, Colère et Folie, Marie Vieux-Chauvet, Ed. Zellige, 2005, p.166
Credit : Le Nouvelliste

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