Par tous les temps

Ceux qui me fréquentent savent à quel point j’adore rire, j’apprécie et respecte, à cause de la vanité des choses et de la prééminence de la fragilité humaine, les artisans de l’humour qui, pour répéter cet auteur russe dont j’ai oublié le nom, est «le stade suprême de l’intelligence». Hé bien en voici un  grand artisan : François Latour. Après chaque phrase, on rit. On rit à en pleurer ! C’est même un champion. Est-il rien de plus haïtien que cette autoflagellation, cette haine de l’autre, cette profusion de ragots et de coups de langue, cette négativité perpétuelle, ce goût pour les mauvaises nouvelles, les prédictions catastrophiques ?

On a connu François le terrible (dixit Leslie François Manigat parlant du Dr François Duvalier). Maintenant on peut parler de François le merveilleux lorsqu’on se réfère au recueil de chroniques de François Latour publiées dans les hebdomadaires Haïti En Marche et Haïti-Observateur sous le titre générique de «Point de côté : Réflexions sur la société et la politique haïtiennes 1988 à 1995». Affranchi de l’illusion et des copinages, serviteur sans concession de la lucidité, ce recueil ne fait qu’immortaliser François Latour puisque sa renommée dans Pèlen-Tèt de Frankétienne (qu’il poignarde à plusieurs reprises) et l’originalité de ses annonces publicitaires avaient déjà amplement imprégné dans nos mémoires le profil d’un génie authentique du rire. De ce talent (rarissime chez nous), il avait fait une arme intellectuelle, médiatique, sociologique. C’est une nasse.

Comment a-t-il trouvé, tout au long de ces années horribles et hélas «perdues» de l’après-Duvalier, l’énergie et la ténacité pour singer, caricaturer, parodier, fustiger nos bêtises et nos folies, souvent meurtrières et destructives ? On a du mal à distinguer l’hier et l’aujourd’hui. Ça nous fait un avenir flou. On pense à une métacritique de société – malade et exhibitionniste – quand on relit ces «haïtianneries» si riches en vérités cinglantes relatives à notre faune politique (les Duvalier, Henri Namphy, Prosper Avril, Me Grégoire Eugène, René Théodore, Hubert De Ronceray, Leslie François Manigat, Ertha P. Trouillot, Marc Bazin, Sylvio Claude, Raoul Cédras, Jean-Bertrand Aristide, etc.) et aux dérives de notre société, avec des clins d’œil au monde extérieur (Ronald Reagan, Mgr Romeo, Fidel Castro, Georges Bush père, Bill Clinton, François Mitterand, Pezzullo, Caputo). Le seul usage respecté ici, c’est l’esprit frondeur. Acidité, causticité, méchanceté. Le dépaysement kitsch est assuré. Le style est acéré et glouton, les blagues souvent laconiques viennent bouleverser notre bonne conscience .

Tout d’abord on est frappé de l’omniprésence d’une notion aujourd’hui bien oubliée et, quand on le rappelle, bien décriée : il veut parler de celle de l’inutilité de la politique en terre haïtienne. L’œil impavide depuis l’époque des Duvalier, tripotier on ne peut plus, farceur, François Latour au caractère farouche se projette sur le terrain de l’histoire récente et immédiate et divise nos hommes politiques – provisoires ou mal élus – entre les chefs militaires et les partis politiques qu’il considère comme de mauvais acteurs, ceux qui, au départ, promettaient les lendemains qui chantent, et d’autres, pourtant isolés et discrédités, qui les désenchantent avec leurs venins d’éternels opposants. L’Histoire en vrac. L’Histoire ici vous prend en traître.

La dérision demeure l’essence de cet humoriste (hors pair) des temps transitoires. Le théâtre off ? Impossible de synthétiser une pensée si implacable et pourtant fascinante, un regard qui embrasse une collectivité dans ses malheurs les plus révoltants, met en scène la fatalité et la malédiction, savoure à gorge déployée le ridicule, l’échec, le mensonge, l’image obsédante du pouvoir (haïtien) au destin abominable, le sentiment de perte collective, l’absence de plus en plus accentuée de la notion de valeur, un climat permanent d’intranquillité et d’inquiétude. Cette dureté de ton, il le devait sans doute à son parcours propre : il était bien le digne fils de ce peuple râleur et médisant, marqué d’un signe éternel d’insatisfaction, dont les troubadours secouent fort souvent la pose raide – et son âme contestataire témoignait en premier lieu de sa vive curiosité. Horreur donc qu’est le néant d’action constructive. On s’effondre en larmes «joyeuses» avant d’avoir le remords. Irrésistible de séduction, la voix de François Latour qui a des états d’âme d’enfant taquin porte par tous les temps. François Latour, dialoguant avec Jorge Luis Borges, pouvait faire sienne cette formule de ce vieil iconoclaste argentin : «Surtout, ne pas être sur son propre disciple.»

Les altitudes et attitudes de réflexion auxquelles il vous convie avec insistance et tendresse correspondent sans conteste, pour certains, à l’urgence de la situation politique nationale, imprévisible, fragile, aléatoire. Lui-même le reconnaissait : nous vivons un temps de «chiens enragés» et de «mèt-dam». Des fragments étonnants de pessimisme, ne cessent de scander cette écriture réfractaire depuis les âges pubères, des «zen», des anecdotes sirupeuses, des jeux de mot décapants, des méditations, des instants de jubilation, des colères de patriote voyant son pays s’enraciner avec allégresse dans la merde et dans le désespoir, mais aussi des éclats de rire fulgurants qui nous donnent la force de résister à la bêtise ambiante qui a tout pollué, l’avenir et les enfants.

Pierre-Raymond Dumas
– François Latour, Point de côté : Réflexions sur la société et la politique haïtiennes 1988 à 1995. Editions du Marais, Montréal, 2012.

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