Implanter des bibliothèques numériques pour démocratiser l’accès aux livres

Eric Briys, écrivain, professeur d’économie à l’Université et directeur d’une entreprise qui implante des bibliothèques numériques, sera en Haiti à partir du 15 juillet et animera deux séminaires sur la finance à l’Université Quisquéya. Eric Briys se décrit comme un passionné du livre sous toutes ses facettes et croit que le livre numérique favorise le partage du savoir surtout dans les pays comme Haiti. Le Nouvelliste l’a rencontré.

LN : Eric Briys Vous êtes enseignant, écrivain, chercheur aussi, pouvez-vous dire aux lecteurs et lectrices du Nouvelliste dans quel cadre vous êtes en Haiti?

 

EB :Je suis un familier des Antilles. J’enseigne depuis près de vingt ans l’économie et la finance au sein du CEREGMIA de l’Université des Antilles et de la Guyane. J’ai eu le plaisir de faire cours à plusieurs générations d’étudiants haïtiens sur le campus de Schoelcher en Martinique. Aujourd’hui, je viens en Haïti animer deux séminaires de finance à l’Institut Universitaire Quisqueya-Amérique. La tâche promet d’être passionnante: les deux séminaires sont consacrés aux marchés financiers et il est, en cette période de crise économique, plus qu’urgent de s’interroger sur les bienfaits et sur les méfaits de la finance. Le marché financier est une invention humaine étonnante car ce marché paraît à la fois omnipotent et fragile. C’est une horloge sociale à laquelle nous avons confié le mandat de nous donner l’heure, le tempo. Mais, c’est une horloge au mouvement complexe et, qui plus est, manipulable par des horlogers peu scrupuleux. Comment et pourquoi faire confiance à cette horloge sociale, tel est le débat que je souhaite développer avec les étudiants.

 

Je suis aussi en Haïti car outre mes activités académiques, je gère une entreprise que j’ai co-fondée avec François Lascaux il y a douze ans. Depuis 2001, cette entreprise, www.cyberlibris.com, implante des bibliothèques numériques qui démocratisent l’accès aux livres. Ce ne fut pas une mince affaire que de convaincre les maisons d’édition d’accepter de nous confier leurs contenus afin de les rendre accessibles en ligne via Internet. Aujourd’hui ce sont plusieurs centaines de maisons d’édition qui travaillent avec Cyberlibris dont Mémoire d’Encrier fondée par mon ami l’écrivain Rodney Saint Eloi. Ce sont plusieurs centaines de milliers d’étudiants et de professeurs qui, à travers le monde, accèdent en ligne aux livres et aux outils dont ils ont besoin dans le cadre de leurs formations. ScholarVox Management, www.scholarvox.com, est par exemple utilisée par de nombreuses écoles de commerce et universités en France, en Suisse, en Algérie, au Maroc, au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Mali etc…

 

Dans le fond, ce que j’ai essayé de faire avec Cyberlibris c’est de devenir un “meilleur” enseignant, un enseignant qui partage plus avec ses étudiants, un enseignant qui partage ses lectures et qui en fait des motifs de conversation pédagogique. Pour ce partage, il n’y a pas de lieu plus propice qu’une bibliothèque, mieux encore, qu’une bibliothèque numérique, pluridisciplinaire et communautaire à l’instar de celle que nous avons bâtie avec l’Agence Universitaire de la Francophonie, http://auf.scholarvox.com

 

 

LN : Eric Briys, acceptez vous que l’on parle de vous comme un spécialiste du livre numérique?

 

EB : Non. Je préfère que l’on me décrive comme un passionné du livre sous toutes ses facettes. Que ma posture soit celle de l’écriture ou de la lecture, mon souci est toujours le même: comment faire de ma passion pour le livre une passion assouvie à tout moment en tout lieu? Le livre numérique apparaît alors non pas comme le rival du livre papier mais comme son compagnon. C’est ce compagnonnage que nous travaillons avec passion au sein de Cyberlibris

 

 

LN : Comment évolue globalement le livre numérique, pensez vous qu’il représente une solution pour les pays pauvres?

 

 

Après avoir subi l’hostilité des maisons d’édition, le livre numérique suscite aujourd’hui les appétits des capitalistes du livre et, de ce point de vue, le livre numérique file un mauvais coton car il est le lieu de tous les chantages, de toutes les opacités et le prétexte à des prises d’otages. je m’explique. Le livre numérique est devenu une terre d’affrontements entre grandes maisons d’éditions, géants du numérique (Amazon, Apple, Google…), libraires (Barnes and Noble, FNAC…). Chacun veut tirer la couverture à soi et ce faisant prendre le lecteur et l”auteur en otage: Amazon voudrait voir chaque lecteur équipé d’un Kindle rempli de livres publiés et achetés exclusivement sur Amazon. Apple veut la même chose. Idem pour Google. Il est regrettable que les intérêts du lecteur et de l’auteur soient autant malmenés. On dira que la concurrence est saine mais ce que je vois ce n’est pas la saine concurrence. C’est une bataille entre géants et, dans cette bataille, je ne vois que trop peu d’innovations. Par innovation, j’entends par exemple le fait de mettre à disposition des familles à la maison une bibliothèque numérique riche, évolutive et accessible pour quelques euros par mois. Nous avons de plus en plus des tablettes numérique à la maison alors tâchons de les nourrir intelligemment. C’est ce que nous avons fait en lançant par exemple Smartlibris (www.smartlibris.com), une bibliothèque numérique familiale dont le catalogue fort diversifié est en permanente évolution et est accessible moyennant le paiement de quelques euros par mois.

 

 

LN : Je sais que votre entreprise, Cyberlibris, permet aux étudiants haitiens d’accéder à des documents en ligne, grâce à la bibliothèque numérique de l’UEH, est-ce qu’on peut parler d’un engouement pour    la documentation numérique déjà en Haiti?

 

 

E B : C’est plus qu’un engouement, c’est un raz de marée! J’observe un phénomène identique dans tous les pays émergents: la frustration liée à l’absence du livre papier et la soif d’apprendre sont telles que la bibliothèque numérique devient la panacée. Je dois avouer que c’est tout simplement émouvant de voir tous ces livres consultés par tous ces étudiants d’Haïti et d’ailleurs. C’est l’histoire d’une rencontre apparemment impossible que le numérique et une bonne dose d’énergie et de bonne volonté rend non seulement possible mais aussi enrichie du contact aux autres. Imaginez qu’un professeur en Haïti peut consulter les ouvrages utilisés par un professeur de l’Ecole Polytechnique en France ou de l’Institut Supérieur de Management de Dakar.

 

Il faut bien comprendre que l’accès au livre compte plus que sa propriété. La propriété du livre n’a d’ailleurs que peu de sens lorsque l’on a affaire à domaine à obsolescence et innovations rapides qui implique de nouvelles éditions et de nouvelles parutions en permanence. Il faut comprendre aussi que le numérique permet à des milliers d’étudiants, de lecteurs d’être en consultation du même livre au même moment.

 

 

LN Y a t-il une demande pour de la littérature en ligne?

 

 

Bien sûr. Quand bien même la lecture d’un roman est plus linéaire que la lecture d’un livre scientifique, il n’en reste pas moins que la découverte numérique d’un roman dont on ne soupçonnait pas l’existence et dont les premiers mots, les premières phrases vous accrochent vous fait oublier le support que vous avez dans les mains. Je me souviens de ce bus qui fait la liaison Québec-Montréal. Nous rentrions avec quelques amis écrivains du Salon du Livre de Québec. Il y avait un panneau dans ce bus qui indiquait “WiFi à bord”. J’ai saisi mon iPad et, avec ses amis, nous avons lu pendant trois heures sans être interrompus. Nous allions de découverte en découverte et ils m’ont avoué que jamais ils n’auraient pensé être capable de lire avec un iPad. Seulement voilà, la magie d’une bibliothèque numérique dans un bus et l’amour du livre et de sa lecture ont fait le reste!

 

En Guadeloupe, à la Bibliothèque Départementale de Prêt, la directrice Madame Béa Basile a imaginé un usage astucieux de la bibliothèque numérique pour les enfants en difficultés scolaires. Ces enfants rechignaient à lire des livres papier. Madame Basile les a mis devant un écran avec un livre ouvert et, à sa grande surprise, ils ont commencé à feuilleter l’ouvrage à l’écran pour finir par le lire en entier. Depuis cette expérience s’est transformée en ateliers de lecture dans lesquels la lecture se fait en ligne.

 

Avec de l’imagination et de la passion, la bibliothèque numérique peut vous faire voyager et, en cela, elle complète magnifiquement ce vieux compagnon qu’est le livre papier!

 

Propos recueillis par Emmelie Prophète

Credit: Le Nouvelliste

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