Les dernières cartouches de l’ambassadeur Merten

Propos recueillis par Frantz Duval duval@lenouvelliste.com Twitter :@dalfaz
7 heures du matin, le rendez-vous est pris pour une interview. La dernière avec Kenneth H. Merten. L’ambassadeur américain reçoit Le Nouvelliste sur la galerie de sa résidence à Bourdon. En 20 minutes le point est fait sur sa mission qui s’achève. Calme et honnête, comme pendant toute la durée de son séjour en tant qu’ambassadeur, Merten répond aux questions sans langue de bois, mais en diplomate parfait.

Le Nouvelliste (L.N.) : La tournée des médias pour faire ses adieux, ce n’est pas la norme; pourquoi la faites-vous ?

Kenneth H. Merten (K.H.M.): Je viens de  passer trois années assez mouvementées en Haïti. Il y a eu aussi pendant cette période des réalisations importantes, il est simplement venu le temps de faire le bilan avant de quitter le pays.

L.N. : D’habitude, les adieux des ambassadeurs américains se font à l’occasion d’un grand discours; vous, vous passez de média en média, vous avez un message à transmettre, Monsieur l’Ambassadeur ?

K.H.M. : J’ai deux messages que j’aimerais transmettre au peuple haïtien : d’abord merci. A chacune de mes trois affectations en poste en Haïti je me suis toujours senti le bienvenu, toujours senti chez moi, à l’aise, confortable. Je veux dire merci pour tout cela. J’aimerais aussi souligner pour mes amis Haïtiens que je suis optimiste pour l’avenir de ce pays, mais il faut continuer à travailler, à se battre chaque jour pour que le pays avance. Je suis certain que le pays va avancer, mais il faut, et j’insiste, des investissements. Il faut travailler dur, et surtout, il ne faut pas compter sur l’aide, l’aide américaine, l’aide de la communauté internationale, l’aide des institutions internationales, l’aide des ONG. Toute cette aide ne va pas, ne peut pas transformer le pays.

C’est seulement l’investissement et seulement le dur labeur des Haïtiens qui pourront faire la différence.

Je ne transmets pas un message pessimiste, au contraire, je suis optimiste. Mais je crois qu’il revient aux Haïtiens de créer un pays comme ils le rêvent. Leur avenir est entre leurs mains. Le moment est propice, les étrangers veulent venir ici investir, les Haïtiens d’ici et de la diaspora le veulent aussi, c’est la seule façon de transformer ce pays.

L.N : Monsieur l’Ambassadeur, vos conseils sont à prendre avec attention, vous avez une position d’observateur avisé : vous trouvez que les Haïtiens ne travaillent pas assez dur… ?

K.H.M. : Pas du tout, au contraire, les Haïtiens travaillent très dur. Mais il est facile à constater qu’il y a beaucoup de chômage, les gens n’ont pas assez d’opportunités de travail, les Haïtiens sont parmi les peuples les plus travailleurs au monde. Mais pendant les 25 dernières années, surtout après l’embargo, ils n’ont pas eu beaucoup d’opportunités de trouver du travail.

L.N : Vous parlez des limitations de l’aide, vous êtes l’ambassadeur américain sous le mandat duquel Haïti a reçu le plus d’aide des Etats-Unis d’Amérique en même temps, c’est vous qui avez le discours pour nous dire que l’aide ne suffira pas pour nous sortir de nos problèmes. On a échoué quelque part avec l’aide, on en a mal compris le mécanisme ?

K.H.M. : Non. Je ne crois pas que  le qualificatif est  “échoué” . Il faut bien comprendre ce qu’un pays peut réaliser avec l’aide externe. Ce n’est pas seulement en Haïti, c’est le cas dans tous les pays.

Permettez que j’utilise une image : quand on bâtit une maison, il faut d’abord ériger les fondations. Des fondations solides. Et, ensuite, construire la maison. L’aide peut aider un pays à mettre en place les fondations, mais c’est au peuple de ce pays de construire sa maison à partir de ses rêves et de sa vision.

L’aide ne peut pas parvenir à transformer ou à construire un pays.

Je ne parle pas uniquement d’Haïti. Si on regarde les pays qui sont passés ces dernières décennies du stade de pays assez pauvres à celui de pays assez riches : la Chine, Taïwan, la Corée du Sud, l’Afrique du Sud, ce sont des pays qui ont décollé grâce aux investissements privés.

L’aide peut aider, l’aide peut encourager, l’aide ne peut pas transformer un pays.

D’ailleurs, il n’y aura jamais assez d’aide pour changer un pays. Les pays donateurs, même les Etats-Unis, ont tous des problèmes budgétaires. L’aide est susceptible d’être coupée à n’importe quel moment et plonger les pays receveurs dans la difficulté.

L.N : Certains vous placent dans la catégorie des ambassadeurs très honnêtes. Vous partez et faites le point sur l’aide à un moment où, en dépit des montants décaissés récemment qui sont les plus importants de l’histoire de la coopération entre Haïti et les USA, il n’y a pas de gros projets visibles qui ont pu être réalisés. Le parc industriel de Caracol, lequel est le porte-étendard de l’action américaine en Haïti, est inachevé et essuie des critiques: le parc ne va pas tenir ses promesses en termes de création d’emplois pour 2012; vous mettez tout cela dans la balance ?

K.H.M. : Je ne suis certainement pas d’accord avec les critiques sur Caracol. Il y a toujours des gens qui critiquent parce que c’est plus facile de le faire que de passer à la réalisation soi-même. Je les comprends, il en est toujours ainsi partout, et je l’accepte.

Le projet du parc industriel de Caracol est une des réalisations (les Etats-Unis y contribuent avec le gouvernement haïtien, la Banque interaméricaine de développement et des entreprises privées) qui ont la possibilité de transformer Haïti en un pays prêt à accueillir les investissements à l’aube du XXIe siècle.

L.N : Il y a cependant des aspects à corriger. Les critiques servent à cela…

K.H.M. : Il y a toujours des choses à améliorer dans tout projet; quelle que soit l’initiative on est confronté à des imprévus et on doit faire un changement par-ci, un retouche par-là, je suis cependant très confiant que si le projet du parc industriel de Caracol est bien géré, il sera une réussite.

L.N : Lors du dîner donné en votre honneur par la Hamcham, l’une des questions soulevées touchaient aux contrats octroyés grâce à l’aide américaine et attribués presque exclusivement à des entreprises américaines. Les entreprises haïtiennes sont mises sur la touche, vous avez été d’une honnêteté remarquable pour ne pas le nier et annoncer que des correctifs sont en cours d’implémentation. Nous sommes en route pour que cela soit corrigé ?

K.H.M. : Oui. Je le crois et je l’espère. Nous avons, comme je l’ai dit lors de la soirée, un nouveau projet USAID Forward qui introduit de nouvelles manières de travailler dans nos pays partenaires. On va faire plus d’effort pour chercher et trouver des partenaires locaux pour nos projets. Soit des membres du secteur privé, soit des ONG du pays où nous sommes visiteurs.

Cela vient d’être lancé il y a à peine quelques mois, nous sommes en train d’identifier des partenaires haïtiens. Nous avons organisé une journée portes ouvertes pour les entreprises et les ONG haïtiennes pour leur expliquer comment ils peuvent répondre aux appels d’offres de l’USAID.

Naturellement, ces nouveaux partenaires doivent passer les étapes de validation car le Congrès américain tient à ce que tout se passe en toute transparence. Nous devons veiller à savoir où l’argent va et à qui, et aussi nous assurer aussi que ces firmes ou ONG répondent aux standards que nous établissons pour les firmes et ONG américaines. La compétition sera ouverte à tous et sera équitable.

L’évaluation des résultats est aussi très importante.

L.N : J’ai eu la chance de visiter au Département d’Etat le desk qui s’occupe d’Haïti, seuls deux pays ont un desk aussi important : Haïti et l’Afghanistan, m’a-t-on expliqué. Un staff si important cela ne complique-t-il pas la communication entre Haïti, les ambassades des deux pays, le Département d’Etat, le ministère des Affaires étrangères d’Haïti ? Cela fait beaucoup de monde, cela favorise-t-il de meilleures relations entre les deux pays?

K.H.M. : Cela ne favorise pas, cela ne complique pas. C’est une réalité.

Vous savez, pour cette administration du président Barack Obama, Haïti est une priorité. Après le séisme, les besoins étaient tels que le Congrès a mis beaucoup d’argent à la disposition d’Haïti, soit pour des dépenses humanitaires, soit pour des programmes de relèvement, il fallait du monde pour gérer toute cette assistance.

L.N : Haïti a-t-elle assez de vis-à-vis pour comprendre la politique américaine en Haïti ?

K.H.M. : Oui, je le crois d’autant que vous avez maintenant un ambassadeur à Washington…

L.N : Enfin…

K.H.M. : … qui connaît bien Washington. C’est un homme sérieux et bien formé. Et il est bien connecté dans l’administration Martelly-Lamothe. Je crois que cela va beaucoup aider pour la communication.

De notre côté, ici à l’ambassade, nous avons toujours de bonnes relations avec les ministères, le Premier ministre et le président. Nous n’avons pas à nous plaindre de la qualité de la communication.

L.N : Faisons le bilan politique de votre mission. Il y a ce fameux communiqué qui a changé le cours des élections en décembre 2010, il y a aussi le déjeuner en votre résidence entre la secrétaire d’Etat et les principaux candidats engagés dans la course électorale où certains disent que c’est décidé le choix du gagnant de l’élection présidentielle de 2011, on met aussi dans votre bilan le président René Préval lâché par les Etats-Unis à un certain moment. Vous acceptez ce bilan politique de votre mission ?

K.H.M. : Je ne l’accepte pas. (Petit rire).

Comme je l’ai expliqué à plusieurs reprises, le gouvernement haïtien nous a invités à participer à la réalisation des élections législatives et présidentielle en 2010,  d’autres partenaires de la communauté internationales et nous. Les USA y ont contribué à hauteur de seize millions de dollars. Le contribuable américain insiste pour que son argent aille à des élections qui vont refléter la volonté et la décision du peuple haïtien. C’est tout ce qu’on a voulu faire, on a voulu appuyer le processus, jamais appuyer un candidat, nous n’avions aucune préférence pour M. Martelly, M. Célestin. Mme Bijoux, X ou Y. Pour nous, ce n’était pas important du tout.

Nous avons rencontré presque tous les candidats avant les élections et nous n’avons pas choisi de favori, c’est le processus que les Etats-Unis ont toujours soutenu. C’était clair pour nous.

Il était clair aussi pour nous, pour l’OEA, pour les observateurs et pour de nombreux Haïtiens que les résultats du premier tour publiés en décembre 2010 ne reflétaient pas la réalité qu’on avait observée sur le terrain. C’est tout. Point final.

La visite de Mme Clinton visait à expliquer, à son niveau, ce que nous avons observé, et rappeler que nous avons travaillé ensemble avec nos partenaires haïtiens et internationaux pour assurer des élections qui reflètent la volonté du peuple haïtien. C’est tout.

Nous n’avons pas laissé tomber le président René Préval. Nous avons toujours bien travaillé avec lui. Même après les élections, nous avons pu ensemble avec lui, avec le Premier ministre Bellerive, réaliser des projets.

J’ai toujours, et aujourd’hui encore, de très bonnes relations avec le président Préval. Je l’ai vu récemment.

L.N : Il y a de nouvelles élections qui arrivent sou peu. Il y a un Conseil électoral permanent à mettre sur pied, vous êtes optimiste, vous qui avez vécu tant d’élections en Haïti ?

K.H.M. : Je suis optimiste.

Ce qui est important, surtout pour les investisseurs, c’est la stabilité. Le CSPJ qui est installé, la publication des amendements de la Constitution, la Cour de cassation qui est complétée et les élections qui vont se tenir, tout cela sont de bons signaux.

Nous allons apporter notre appui aux prochaines élections de concert avec nos partenaires de la communauté internationale pour assurer qu’elles soient transparentes et reflètent la volonté du peuple haïtien.

L.N : C’est votre troisième mission en Haïti, on ne sait pas s’il y aura une quatrième, quel est votre bilan personnel de vos passages en Haïti ?

K.H.M. : Comme je l’ai déjà dit, cela me fait trois affectations en Haïti. J’ai vécu sur place trois coups d’Etat, deux cyclones, un tremblement de terre, une grande mission humanitaire et quatre élections. J’ai l’impression que j’ai accompagné le peuple haïtien à divers moments de sa vie, j’espère, et je crois, que maintenant le pays est dans la situation, enfin, de pouvoir décoller. C’est en tout cas mon impression.

Les choses ont vraiment changé pour le meilleur. 2012 est une année clé. Ce semestre à venir est déterminant pour qu’Haïti montre aux investisseurs et à la communauté internationale que le pays a vraiment, comme on dit en anglais, turn the corner (passer le carrefour dangereux), que Haïti va attirer les investisseurs, va avoir la croissance économique, va prendre les décisions, difficiles parfois, pour son développement et pour sa stabilité. Je suis très confiant, c’est ma vision des choses. Je suis fier de ce que nous avons pu accomplir ici ensemble, l’ambassade et nos partenaires haïtiens. Je suis impatient de voir comment sera l’avenir.

L.N : Vos regrets ?

K.H.M. : Je n’ai pas beaucoup de regrets, un seul peut-être, je vais partir et le parc industriel de Caracol est encore inachevé. Je vais devoir suivre tout cela de loin, malheureusement.

 

Propos recueillis par Frantz Duval duval@lenouvelliste.com Twitter :@dalfaz
 Credit: Le Nouvelliste

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