Louis-Philippe Dalembert ou la simplicité d’un écrivain

Assise dans la salle qui précédait celle où le déjeuner aurait lieu, à Le Villate, la conversation allait bon train, entre gens qui se connaissaient et ceux qui se rencontraient pour la première fois.  En l’occurrence, moi et M. Dalembert.  Je pris bien quelques minutes pour réaliser que mon interlocuteur était le fameux écrivain, dont j’avais lu, dans le cadre de mes études le livre, “Le crayon du bon Dieu n’a pas de gomme”.  Quand enfin, je le compris, je fus comme tétanisée, ne sachant plus quoi dire, redoutant de paraître à la fois timide et inculte.  Pourtant, la conversation poursuivit son petit bonhomme de chemin car M. Dalembert, ne s’est, en  aucune façon, embarrassé de superflus ni ne faisait grand cas de ce qu’il est un grand écrivain.

 Plus tard, entourés d’autres noms fameux de la littérature, je réalisai que cet homme, de grande taille, au sourire franc, avait reçu pour son livre, “Les bas-fonds de la mémoire”, la Bourse Barbancourt 2011(1), au même titre que Kettly Mars.

 “Les bas-fonds de la mémoire” est un recueil de nouvelles dont les sujets, aussi différents l’un que l’autre, entraînent le lecteur dans des mondes divers. Louis-Philippe Dalembert est un vagabond  – entendez par là, celui qui voyage beaucoup et qui va à l’aventure – qui vole d’un espace à l’autre, avec aisance – dans sa réalité ou dans ses livres? –

 D’ailleurs, les histoires sont racontées à la première personne, sans prénommer le personnage principal, ce qui pourrait laisser croire  qu’il parle de lui ou s’identifie au narrateur.  Dans toutes les histoires, la précision des descriptions et des émotions apparaissent réelles et transportent le lecteur soit dans des lieux insolites, à Cayenne, en Guyane, comme la Crique, lieu de déperdition par excellence; soit, encore et toujours, “vers ce pays, cette ville(2). [Les siens] malgré tout”, Haïti, où, Adélina se laisse emporter par ses frustrations de femme mariée vivant à plusieurs dans un deux pièces, et par ses fantasmes inassouvies; soit à Jacmel, où il est choqué par le comportement de certains soldats de la Minustha; soit au quartier Bas-peu-de-chose, où il est confronté à une jouxte culturelle ; soit  à N’Djamena, en Afrique, où il y va en tant “qu’écrivain natif d’Haïti [qui a fait de lui] un invité potentiel aux yeux d’organisateurs(3)” et est assailli par les questions de couleur; soit dans un commissariat de police haïtien, où l’officier en chef, essaie de clore son enquête, malgré les pressions et les bâtons que le  cercle corrompu dans lequel la société évolue, essaie de lui mettre entre les jambes.

 Toutes les nouvelles, dans ce recueil,  sont un mélange sulfureux d’érotisme,  de joutes verbales de deux classes sociales, de découvertes du monde de la pègre, de l’apitoiement sur la misère humaine, du préjugé racial, de la corruption.   Il semble que le destin des personnages soit intimement mêlé à l’auteur, à son vécu et à ses expériences.   “J’en (grandes misères humaines) avais vu et vécu un certain nombre dans mon vagabondage sans fin autour de la planète.”  Seraient-ce des souvenirs tirés des bas-fonds de sa mémoire?

Rachel Vorbe

(1) Bourse Barbancourt, aide octroyée à la création littéraire, destinée à permettre aux auteurs de dégager du temps pour écrire leurs oeuvres. (2) “Les bas-fonds de la mémoire”, Ed.Nouvelles, p.92 l.6 (3) id. p. 110, l.26

Credit: le Nouvelliste

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