Rodney Saint-Eloi, poète de grande foi

Rodney Saint-Eloi est éditeur et poète. C’est un homme sans cesse happé par les projets, toujours en avance sur les beautés du monde. Il peut se targuer d’avoir son empreinte sur une grande majorité de livres d’auteurs haïtiens publiés depuis 1991, date à laquelle il a fondé les Editions Mémoire. Il publie aussi des auteurs étrangers, Antillais, Québécois, Inuits, Africains. Il a fondé les Editions Mémoire à Montréal en 2003.

On regarde encore avec nostalgie, alors que les questions sur l’édition en Haïti se posent avec de plus en plus d’acuité, la maison qui a abrité les Editions Mémoire à la rue Marcelin d’où sont sortis, entre autres, La petite corruption de Yanick Lahens, Histoires simples de Lyonel Trouillot, Des marges à remplir d’Emmelie Prophète, Girandole du Jour de Gary Augustin, comme des coups de pioches assenés au silence et des victoires gagnées contre la déliquescence et la bêtise.

Rodney Saint-Eloi a le livre comme passion. Le livre sous toutes ses facettes et dans toutes ses dimensions. C’est un écrivain, et c’est rare, parce que c’est un secteur où souvent on joue « gracieusement » des coudes, qui sait tendre la main à ses pairs, parler de leurs livres, les inviter aux manifestations qu’il organise, et cela même s’il n’est pas leur éditeur.

On reconnaît aisément la sonorité des pas qui traversent la poésie de Rodney Saint-Eloi,  ceux de Philoctète dont il a publié Ces iles qui marchent et Caraibes ; ceux de Davertige dont il a fait l’Anthologie secrète et quelques autres à qui il dédie, comme on le faisait autrefois, ses poèmes comme des gages de tendresse et d’amitié.  Saint-Eloi a aussi un horizon qu’on peut facilement toucher, avec lequel on peut dialoguer. De Port-au-Prince où il écrivait dans J’avais une ville d’eau, de ciel et d’arcs-en-ciel heureux  « Port-au-Prince ville aux pieds poudrés où tous les mots du monde se transforment en une grande barque de hasard », à Montréal d’où il écrit « Port-au-Prince est une main faite pour la tendresse des jasmins », on sait que le poète n’a pas déshabité, qu’il entend, malgré les apparences, les mêmes bruits, qu’il est habité par la même colère et qu’il est sujet aux mêmes angoisses, celles notamment de cette ville, de ce pays qu’il faut refaire tous les matins pour encore avoir droit à vingt-quatre heures de vie et quelques notes d’espoir.

Rodney Saint-Eloi a publié Graffitis pour l’aurore en 1989; Voyelles adultes et Pierres anonymes en 1994; Cantique d’Emma en 1997; J’avais une ville d’eau, de terre et arcs-en-ciel heureux en 1999 ; J’ai un arbre dans ma pirogue en 2004; Récitatif aux pays des ombres en 2011.

En 2010 il a publié un récit, Haiti Kenbe la, aux Editions Michel Lafon

 

 

Ma bien-aimée se lave

La fenêtre s’ouvre sur la palmeraie

La maison nue mange la lumière

Le matin est blanc comme l’amour

Ma bien-aimée se lave

Un coquelicot sur son sein droit

Entérine le solstice d’été

 

Guerrier réveille-toi, dit la voix

L’exil ne blanchira pas tes os

Enjambe les fleuves les routes

Pour rassembler les continents

Sois le bienvenu dans la maison qui espère tes pas

La terre t’appelle pour son récitatif

Les rivières sont des oiseaux du paradis

Elles ont besoin de tes larmes pour couler

 

Guerrier réveille-toi

L’exil ne blanchira pas tes os

La mer est vaste qui t’enchaine

Les couleurs dansent sur les murs

La vie court dans la brise marine

Ceci n’est pas un arbre à fleurs

Ceci n’est pas la vocation des iles

Là-bas la terre est plus que terre

Là-bas c’est un peuple d’algues

 

Rodney Saint-Eloi

Récitatif au pays des ombres

Mémoire d’encrier, Montréal, 2011

Emmelie Prophète

Credit: le Nouvelliste

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