Conter, sauvegarder, décentraliser

Propos recueillis par Nélio Joseph

On constate, de plus en plus, un intérêt exprimé pour le conte ces dernières années. Festivals, conférences, débats sont organisés autour de ce genre littéraire, expression de l’imaginaire populaire et patrimoine immatériel des peuples. Certaines manifestations de valorisation de cette expression artistique traditionnelle se dégagent du lot et s’offrent aujourd’hui comme des rendez-vous annuels importants dans le secteur culturel haïtien, à l’image du festival interculturel « Kont anba tonèl» de Foudizè Théâtre et du festival « Krik-krak »de Akoustik Prod, dont la deuxième édition est annoncée aux Cayes cette semaine. Akoustik Prod a le mérite de vouloir décentraliser des événements culturels de valeur à un moment où le concept de décentralisation enfle des discours officiels. Rencontre avec le chargé de communication d’Akoustik Prod, Pierre Saint-Jean Widler.

Le Nouvelliste : La deuxième édition du festival Krik-Krak est annoncée du 25 au 29 juillet 2012 aux Cayes où ce festival a vu le jour l’année dernière. Il est prévu de grands changements dans le format de cette manifestation. Avant même de dévoiler le contenu de cette édition, voulez-vous faire un rappel de ce qu’a été la première édition ?
Pierre Saint-Jean Widler : La première édition de Krik-Krak a eu lieu aux Cayes les 12 et 13 mars 2011. Il y a eu une veillée culturelle avec des conteurs invités. En  levée de rideau, nous avons eu la participation des troubadours des Cayes et les prestations des conteurs. Ensuite, le lendemain, la place d’armes était ouverte à ce qu’on appelle le « bann konte » qui consistait à faire jouer 8 conteurs, en faisant des arrêts pour offrir chacun, à tour de rôle, son conte, tout en arpentant la ville. Tout ceci ponctué de l’animation d’une bande de rara qui agrémentait leur prestation.
L.N. : Présentez-nous le contenu de cette deuxième édition Quelles sont les nouveautés ?
P.S.J.W. : Le contenu est différent. Pour la première édition, tous les conteurs étaient de Port-au prince. Cette année, les conteurs seront formés sur place. Akoustik Prod reste attachée  aux questions de décentralisation, dans le sens du partage du terme. C’est dans cette optique que nous avons décidé d’organiser cette deuxième édition sous le signe de la formation et de la relève. Nous aurons des séances de formation en atelier, animées par Paula Clermont Péan. Du mercredi 25 au samedi 28 juillet se dérouleront ces séances dédiées à une quinzaine de jeunes des Cayes sur le thème « Dire le conte ». Après  chaque séance de travail, les jeunes de l’atelier  offriront  des spectacles de rue. Une table ronde  ayant pour thème  « Evolution du secteur culturel des Cayes »sera organisée avec Elisabeth Pierre-Louis, Paula Clermont Péan, Allenby Augustin et Jean Verra Charles. Akoustik Prod  profite de cette deuxième édition du festival pour rendre un hommage bien mérité, le vendredi 27 juillet, à Paula C. Péan, cette grande dame du théâtre et du conte haïtiens. Le public jeune compte beaucoup pour nous cette année encore. Après l’école de Pont Salomon, Akoustik Prod pose ses valises à l’orphelinat « Les enfants d’Israël » pour un spectacle de restitution, avec les  participants aux ateliers « Dire le conte ». Comme l’année dernière, nous clôturerons le festival en  beauté avec le fameux « bann konte », qui a eu un succès énorme auprès du public des Cayes. Cette année, c’est Camp-Perrin qui dansera au rythme des vaccines, des bambous et des mots des conteurs. Le « bann konte » en somme, c’est l’espace où le conte, la bande à pied et le public s’entremêlent pour un spectacle bien fignolé  et de qualité. Pour plus d’informations sur Akoustik Prod et le festival visitez notre site internet www.akoustikprod.com

L.N. : Qu’est-ce qui justifie ces changements dans le format de présentation ?
P.S.J.W. : Akoustik Prod ne veut nullement se démarquer de sa vocation qui est de travailler à la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel qu’est le conte. Vous savez qu’à Port-au-Prince, il y a le festival interculturel Kont anba tonèl de Foudizè Théâtre. Nous évitons de sombrer dans le mimétisme, tout en continuant de renforcer cette notion de sauvegarde du patrimoine en formant d’autres jeunes en dehors de ceux qui sont déjà connus à Port-au-Prince. Nous nous sommes dit qu’il faudrait aller à la rencontre des jeunes des autres communautés, dans le souci de démocratiser la culture. Nous souhaitons que d’autres villes accueillent le festival dans les années à venir. 
L.N. : Implanter un festival de conte aux Cayes est, probablement, une initiative nouvelle pour les Cayens. C’est d’ailleurs l’un des points forts de ce festival dans ce contexte où le concept de décentralisation enfle les discours officiels. Comment a été l’accueil du public ? sa participation ?
P.S.J.W. : Oui, elle est nouvelle, mais, c’est déjà une tradition puisque Krik-Krak est attendu avec euphorie et enthousiasme cette année encore. Le public a très bien accueilli la première édition. La veillée culturelle a attiré la grande foule. Un public hétéroclite très peu habitué à ce genre de spectacles sur la place d’armes, mais surpris et convaincu que la vie artistique est riche et variée. Le gros succès fut le « bann konte ». Les conteurs étaient merveilleux  en offrant  des prestations formidables. Le public accompagnait la caravane jusqu’à la fin. D’autres sont restés perchés  attentivement à leur balcon, pour apprécier les contes interprétés et agrémentés de chants et de roulements de tambour de la bande à pied Full rasta band.
L.N. : Quelles seront être les retombées de ce festival pour les Cayens après la 3e, la 4e, et la 5e édition ?
P.S.J.W.: Les Cayes dans les années passées était une grande destination touristique et culturelle. On est dans un contexte où les Cayens ont besoin de dynamiser le secteur culturel. Donc, en dehors des retombées économiques, je pense que la culture  pourra retrouver ses moments de gloire dans cette ville qui a connu dans le passé pas mal de succès au niveau culturel. A travers ce festival, nous souhaiterions que la ville revive culturellement et qu’elle redevienne cette attraction culturelle  et touristique qu’elle a été.
L.N. : Mis à part le festival Krik-Krak que vous choisissez d’implanter aux Cayes, tout en ayant votre siège social à Port-au-Prince, quelles sont les réalisations d’Akoustik Prod pendant ses deux ans d’existence ?
P.S.J.W : Nous avons fait pas mal de choses. Nôtre baptême de feu en 2010 était un spectacle avec Wooly Saint-Louis Jean, Black Fefe et Grégory Rosier au restaurant 4/14. Nous avons réalisé la parade artistique du festival de théâtre quatre Chemins en novembre dernier. Nous avons présenté  des séances de lecture à plusieurs voix à la salle de lecture de la Canne à sucre à l’édition 2011 de Livres en folie. Pour la fête de la musique de l’année dernière, nous avons invité des groupes de troubadour des Cayes à se produire à la salle Unesco-Fokal. Nous avons un projet baptisé Sérénades du Sud qui consiste à rassembler des voix et des chansons du Sud sur un album. Ces artistes sont un réservoir inépuisable en termes de patrimoine. Leurs chansons sont l’expression de la grande richesse culturelle de la région des Cayes et permettent de restituer tout un pan de  son histoire à travers les textes qu’ils interprètent. Toujours dans l’optique du partage et de la démocratisation de la culture, notre projet le plus immédiat est une résidence artistique avec les slameurs du collectif Hors-jeu qui seront reçus en résidence aux Cayes pendant deux semaines dans le but de travailler tout en échangeant avec les jeunes slameurs des Cayes.  
Notre infatigable  secrétaire général, en la personne d’Allenby Augustin, le directeur artistique, Jean Billy Mondésir, le responsable financier, Yves-Osner Dorvil, et moi aurons une réunion tout de suite après le festival pour travailler sur d’autres projets. Nous ne saurions ne pas remercier également notre unique sponsor, la Fokal, qui nous a toujours apporté son plein soutien.

Propos recueillis par Nélio Joseph
Credit: Le Nouvelliste

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