Un week-end entre deux départements

La plateforme  de “Avis” grouille de monde. Difficile de louer un véhicule sans réservation. Magloire Jean Michelet, commis à l’administration, fait pourtant un miracle. Non, deux. Il trouve une Daihatsu Terrios à 80 dollars us la journée. La caution de garantie de 1 500 dollars est disponible sur une Unicarte. Le « clatapclatap » s’en suit. Ouf, la limite de crédit n’est pas brûlée. Chance. Plus rien n’empêche l’excursion, le divorce pendant un week-end d’avec Port-au-Prince, capitale asphyxiante, assez morne cet été.

Les cliques et les claques sont embarqués. De  légères emplettes  au Délimart de Clercine aussi. Destination : le Plateau central, par la route nationale numéro 3. Régal. Le vent dans les cheveux, lunettes de soleil pour atténuer l’effet des rayons UV…, le Morne-à-Cabris ne fait plus peur. Il a été dompté par la firme Elsamex. Rouler rime avec plaisir, la bande d’asphalte n’a pas un nid-de-poule. L’adhérence de la Terrios, sa souplesse dans les courbes, sa puissance … sont remarquables.

La température chute. Dans les hauteurs de Terre-Rouge, l’air frais emplit les poumons et le premier plateau se dévoile. Mirebalais n’est plus loin. Calme en milieu d’après-midi, la  ville vit au rythme d’une douceur : les quenêpes. C’est la saison. Lascahobas, La Peigne, les Rivières Lescahob et Rochepab attendront. Hinche est le terminus.  

Feja, Haut Ledier, Carporant s’offrent. Domond et sa végétation coupent le souffle. A quelques mètres du pont jeté sur le fleuve Artibonite, des enfants nagent. L’eau est couleur émeraude. Insouciance. Bonheur. Les cigales nichées dans des arbres centenaires chantent. A quelques centaines de mètres de là, des rapides s’écrasent sur les roches, en contrebas de la centrale hydroélectrique de Péligre. L’incontournable  « pause poisson » à « L’eau Gaillée » est la suite. Délices. Poissons d’eau douce frits, bananes pesées…et hospitalité. « Nou gen bon jan wi », confirme tout sourire l’une des 7 marchandes sous un figuier.   

Le lac artificiel de Péligre, magnifique, mérite quelques clichés. Le pêcheur qui rame sur sa pirogue offre plus : une photo de carte postale. Tout comme le paysage par endroits entre Boucan-Carré et Thomonde. Thomonde, ville limitrophe de Hinche est comme un bel ours en hibernation.  

Moins tranquille que Thomonde, Hinche s’anime. Sur la place, le volley-ball est roi. C’est le championnat national. 15 équipes masculines et féminines s’affrontent pour le sacre. « Ce championnat national prouve que le volley-ball est en train de se structurer et de renaître », lâche Margareth C. Graham, la présidente de la Fédération haïtienne de volley-ball. Volonté de fer, sans grand moyen, cette passionnée, avec d’autres de sa trempe, présidents de club comme le père Jean de Banzaï, Richardson Estinor de New Style, elle agit. Sous le soleil, les joueuses de Tigresses, celles d’Artilleurs, de Ouanaminthe…font plus que montrer leurs galbes. Elles suent, se défoncent, font le spectacle dans cette ville où le plat de référence est la pintade. Le chef du resto l’Hermitage ou le « machann manje kwit » au coin de la rue connaissent la recette. Recette de bonne femme transmise de génération en génération.

Sur Hinche, ville où il y a aussi des maisons closes et boîtes de nuit, on tombe sur les fruits de copulations furtives ou de relations stables entre « fam kreyòl » et panyòl. Beau brassage ethnique, commente un banquier, fanm de l’une des équipes de volley masculine. Balloté des deux côtés de la place pour assister au meilleur match, le soleil se cache derrière quelques nuages. La nuit tombe. Retour sur Mirebalais. Wozo Plaza, l’incontournable escale. Autant pour la piscine, le cadre enchanteur, que pour le « maïs aux feuilles » et la sauce cabri du samedi matin. L’agronome Joanas Gué,le proprio, déguste, vante les beautés de ce département où il a posé ses valises en 1988. Sa légendaire hospitalité est intacte.  

Bourlingué, entre Hinche et Lascahobas,  bouffe le temps. La nuit s’annonce, le désir de voyage en rien ne s’étiole. Le dos tourné au Plateau central, les Cayes est la prochaine destination. Le morne Tapion à 10 heures 30 du soir ! Rien d’aussi excitant. Le calme et l’incertitude. Pas un chat à l’horizon. Le vent souffle fort, la lune est masquée par d’épais nuages. On est en pleine alerte jaune à cause du passage d’Ernesto. Coca-Cola et lavage du visage avec de l’eau glacée. Voilà le secret pour repousser le sommeil au volant et eviter un accident. Chance. La destination, une vieille maison quelque part entre Fonfrède et  Ferme Leblanc.  Au lever du jour, le concert des gouttes de pluie qui s’écrasent sur un toit en tôle. Sensation d’enfance retrouvée. Bain d’adolescence. Souvenirs. Celui d’une amourette, celui d’une bagarre. A 26 ans d’intervalle de ces souvenirs sur cette terre familiale, d’autres moments s’offrent : la tombe de l’ex-président Antoine Simon.  La sépulture de ce militaire de carrière, le président qui a apporté le courant électrique en Haïti et démontré son respect pour les technocrates, est dans l’oubli. Comme celle d’autres présidents haïtiens et grandes personnalités originaires du Sud. Il n’y a pas de relevés des conditions existantes de ces patrimoines, de vulgarisation susceptible de préserver leur mémoire, et, dans un second, temps, d’inciter les gens à les visiter. « Le Sud a beaucoup de choses à visiter », soutient Valéry Numa, journaliste et propriétaire de Le Recul, un hôtel de 24 chambres à Camp- Perrin.

Dommage que le nécessaire  n’est pas encore fait pour préserver nos monuments. Sur la route nationale numéro 2,  à Saint-Louis du Sud, la dérive du fort des Oliviers en est une parfaite illustration. Le monument en ruine est menacé par  l’eau de mer. Quatre canons traînent sur le sol, des pans de murs menacent de s’écrouler à tout instant. Un canon dirigé vers le fort Anglais juste en face, raconte la rivalité et la dureté des batailles entre Français et Anglais. Dans les profondeurs de cette baie agitée par le vent et la houle provoquée par Ernesto, il y a peut-être des galions. Comme ceux de l’île-à-Vaches attendant la création d’un musée subaquatique dans lequel on retrouvera peut-être les épaves des célèbres navires du pirate Henry Morgan qui écumait les mers, volait, avant que sa propre flotte ne  coule. « Dieu, je  voudrais que le président Martelly s’occupe aussi de ces monuments-là », confie une  femme de pêcheur. Il n’y a pas de préservation, pas de valorisation, pas de scénographie pour perpétuer ces batailles. Et pas un cimetière, si des Anglais et des Français voudraient aujourd’hui retrouver les traces de leurs  aïeux sur cette terre où l’on enterre la mémoire. Même celle qui aurait un caractère universel. Malgré le vent, la pluie, le retour sur la capitale  s’effectue en toute tranquillité après un arrêt « Kan n annana » à Petit-Goâve pour se dégourdir et faire le plein de liquide. Prochaine destination : les Nippes et la Grand-Anse…

Roberson Alphonse ralphonse@lenouvelliste.com roberson_alphonse@yahoo.com
Credit : le Nouvelliste

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