Ecrire ou l’art de rajeunir : à l’école de Rabelais, de Rimbaud et de Brouard

Je ne pouvais plus tenir dans le monde de la science où le hasard m’avait conduit. Le hasard de la vie en Haïti telle qu’elle fut dans les années 60. Quarante ans après, je charrie dans mon havresac toute une carrière d’endocrinologue vécue ailleurs. Utilitaire bien sûr, mais très utile heureusement. Cela m’a permis de me construire loin de mon pays, mais en contrepartie cela m’a fabriqué un corset étouffant, hélas. Il y a quatre ans, je ne pouvais guère souffler mes 62 bougies avec l’aisance qu’il fallait. Quelque chose comme un boulon foiré clochait dans la respiration. L’inspiration (dans le sens de la gâterie de la muse) donnait forcément des signes de ratage. Alors,  j’ai jeté le manche après la cognée, abandonné volontiers les quartiers de mon ancienne vie, pour emménager ailleurs. Prof de médecine aux Etats-Unis et fatigué de science, je vous assure que je me détruisais l’âme dans le sens quasi rabelaisien de l’idée. Mais Il faut certes aller plus loin que le docteur Rabelais. Adieu cher maître ! Trop de science, même avec un excès de conscience, est encore ruine de l’âme.

Un coup de pied dans la fourmilière et me voici dos à dos avec mes premières amours. Je suis un toubib consciemment et volontairement remisé pour cause de littérature. Né de nouveau, j’ai posé l’acte ultime de la cassure. Je suis devenu du même coup un écrivain de 25 ans (mes premiers écrits ont le même âge). Je me porte à merveille dans mon univers neuf, respirant librement, irrespectueux de mes heures de sommeil. Vie d’artiste. Merde à la discipline ! Et je vous le jure, j’adore les choses telles qu’elles sont désormais … Tchecov m’en est témoin. Témoin aussi Joël Des Rosiers, deux fois mon collègue par le scalpel et l’encre. J’ai plaqué ma jalouse épouse, la médecine, mauvaise coucheuse,  pour aller pacser avec ma maîtresse, la littérature, plus facile à vivre.  Et je me suis surpris à écrire dans Parfum de Bergamote :

la poésie m’éclaire

dans mes lombes s’ébat

devient ma partenaire

m’enjoint de mettre bas

suprêmement vaincu

je tremble en mes artères

et la science cocue

m’accuse d’adultère

Mon stylo : un pinceau, je souhaite.  J’aime les peintres. Ils gèrent sans le savoir un atelier d’écriture. J’ai un peu appris à écrire en les observant . Et je n’ai pas pu résister à produire  avec  le photographe Frantz Michaud un livre mémoire sur l’art haïtien ( Rêver d’Haïti en couleurs, Montréal 2009). Chaque œuvre à mon sens est leçon magistrale, résumé de livre, bouquin de poésie. Toujours une perspective, une composition, des descriptions, de la lumière. Je comprends enfin la couleur des voyelles saisie par le poète, cette fabuleuse fonction chromatique qui traverse l’arc-en-ciel de l’alpha à l’oméga. J’arrive à saisir finalement la vocation sculpturale de tout poème immortel qui prend forme sous la plume ciseau, comme un rêve de pierre baudelairien…

Ah, le bien-fondé des célèbres lieux de retraite littéraire réels ou souhaités, Ferney, les îles de Guernesey, de Jersey,  La Gonâve, La Tortue, l’Ile-à-Vache, Les Cayemites. Des coins cachés et vertueux  d’Haïti, de quelques oasis de Port-au-Prince la mal connue, des provinces, des Abricots ou de Jérémie, mon propre petit coin de pays. Du jardin secret si cher au poète maudit ! J’ai failli être vieux jeu et en retard sur la vie. Adieu l’Amérique du Nord, où j’ai concocté mes recettes de cuisine à la sauce scientifique, berceau de mon côté pervers à la Frankenstein! Je réintègre ce que j’ai toujours appelé « ma poche des eaux » : le pays natal. Pour y vivre en bonheur et en littérature. Ma cahute est cachée dans un foisonnement de gingembres rouges,  de cordylines, de néfliers, de manguiers. J’ai pris un coup de jeune dans le griffon de l’encre, dans le jardin des mots. Moi qui croyais avoir un peu perdu de la fraîcheur de mes neurones.

Plusieurs mois après mes cabrioles, mes danses folles exécutées à la cadence de ma Rythmique Incandescente (Riveneuve, Paris 2011), va paraître  À Chacun son Big-bang (Zellige, France, septembre 2012). Pourvu que ce titre explosif de roman fasse jaillir un geyser. À 25 ans, mon nouvel âge, je me retrouve dans la cour des jeunes. Je fais comme tout le monde, je repars à zéro dans mon pays au sempiternel big-bang, ma terre de commencements et de perpétuels recommencements. Je tremble devant les frasques de la jeunesse sans avoir le droit de sermonner quiconque. Je vois Rimbaud, roi du bordel et du dérèglement, aussi bien que Carl Brouard, son cousin, le poète clochard  de Port-au-Prince et du marché Salomon. Peut-on être un jeune et génial  écrivain et en même temps savoir bouder l’indiscipline ? On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans.

Jean-Robert Léonidas

Credit: Le Nouvelliste

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *