Pays hors sujet

Dans les années 60-70, mon père, professeur, souvent découragé par la piètre performance de certains de ses élèves en dissertation et prévoyant néanmoins que ces jeunes, un jour, vu la position de leurs familles dans la nomenklatura haïtienne, auraient à occuper des postes importants en politique, leur lançait : « Élèves hors sujet ! Citoyens hors sujet ! Pays hors sujet ! » Quelques décennies plus tard, on a vraiment de quoi se demander si définitivement notre pays n’est pas hors sujet.

Hors sujet veut dire qu’on n’est pas dans l’essentiel. Qu’on brasse du vent. On vocifère, on fait de beaux discours, on organise des colloques, on rencontre des chefs étrangers, mais on essaie de capturer de la fumée avec une passoire. On peut être hors sujet de bonne foi. On peut être hors  sujet parce qu’on est un nul. On peut être hors sujet volontairement, par méchanceté tout simplement. Être hors sujet constamment peut être une stratégie planifiée. Pour masquer le hors sujet, la propagande est un superbe drap.

On peut être hors sujet aussi pour qu’il n’y ait pas de sujet en Haïti. Ici, la majorité de ceux qui choisissent des dirigeants est toujours hors sujet. On ne peut pas leur en vouloir. On a voulu qu’ils soient ainsi. Ils ne s’en rendent pas compte. Ce n’est pas pour rien que le nombre de jours de classe,  la qualité et l’efficience du système éducatif en Haïti ne sont pas une priorité pour nos dirigeants, tous toujours attachés au statu quo. Il n’y a pas de mal à diminuer les jours de classe mais on ne pensera jamais à renvoyer le carnaval. C’est seulement la peur du ridicule qui fait qu’on n’organise pas un carnaval chaque trimestre en Haïti. Encore que cette peur du ridicule semble s’amenuiser jour après jour.

On pourrait me répliquer que tout est question du sujet. Nos dirigeants sont-ils vraiment hors sujet ou bien le sujet est-il autre chose que ce qu’il devrait être ?  Peut-être que c’est moi qui me trompe de sujet. Un directeur de média me faisait remarquer qu’une fois, il s’était fait remorquer sa voiture parce qu’il l’avait garée les quatre roues  sur le trottoir. Mais il s’était garé tout juste derrière une jeep en panne depuis plusieurs mois que le propriétaire,  passé on ne sait où, avait laissé au même endroit, les pneus sur le trottoir. On n’avait pas touché à la jeep. Le sujet en fait n’était pas le véhicule en contravention à remorquer, mais l’argent à faire avec le remorquage. Comme il était certain que remorquer la jeep ne servirait pas à grand-chose en ce sens, on l’avait tout juste ignorée.

Je ne pense pas être hors sujet si je parle de cette affaire de ceinture de sécurité. Plusieurs dizaines de citoyens se sont fait délester de quelques centaines de gourdes. Ils ne portaient pas de ceinture de sécurité ! Contravention ! Voici l’État haïtien qui se préoccupe de sécurité routière dans un espace où il n’est pas possible de dépasser en temps normal trente kilomètres à l’heure ! Moi, si j’étais lavalassien, j’aurais rué dans les brancards en protestant. Voici la police qui se met en tête de protéger la minorité zwit zwit qui peut posséder une voiture avec ceinture de sécurité qui fonctionne. Mais et tous ces pauvres conducteurs dont la majorité circule dans des voitures sans ceinture ? Et nos taxis ? Et nos transports en commun bondés comme des négriers avec des gens qui s’accrochent au toit des véhicules en compagnie d’animaux et de sacs de charbon ?  Ce sont des pauvres gens qui se font le plus souvent décimer dans des accidents, mais pas vraiment cette minorité zwit zwit qui a voiture avec ceinture de sécurité. Peut-être qu’en ce temps pourri où on ose parler de ségrégation, on veut éviter que la plèbe en voiture ne vienne circuler à Pétion-Ville, car il n’y a que la belle minorité zwit zwit à pouvoir circuler dans une voiture avec une ceinture. Bref !!!

Le chômage bat encore des records, notre système éducatif produit de plus en plus d’analphabètes, le problème de logement est crucial, notre environnement fout le camp, les soins de santé sont prohibitifs, quand les Nations unies quitteront ce pays, il sera pris en charge par les chefs de gangs et les grands bourgeois avec leur milice armée qu’ils se constitueront pour se protéger alors qu’une grande partie des classes moyennes, oubliée par tous, se sera exilée en terre étrangère. L’avenir est sombre, mais la politique en Haïti reste désespérément hors sujet.

Gary Victor

Credit: Le Nouvelliste

 

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