Giordany Joseph un génie vivant dans l’oubli

Jacques Louis Etienne

Le Tropicana night-club était plein à craquer, ce qui est tout à fait normal pour un bal d’anniversaire. La chaleur était intense et le public attendait avec impatience le début des festivités. Un groupe de jeunes danseurs débuta le spectacle et le moment tant attendu arriva: thème musical de l’orchestre et pour tout le monde la surprise de la soirée: l’apparition de Giordany Joseph comme chanteur-vedette pour commencer les festivités avec la composition « belle fête ». A ce moment des gens s’approchèrent de l’orchestre pour prendre Giordany en photo, utilisant même leur téléphone portable pour immortaliser ce moment.

                Le temps est une arme à double tranchant. Il fait grandir les hommes et les institutions, guérit les malades et console les affligés. Il détruit aussi les étoiles, met au rancart certains professionnels, fait disparaître des valeurs et des habitudes. Il fait aussi oublier des grands artistes qui ont bercé notre jeunesse  et marqué notre époque. Radiographie d’une des figures de proue de l’orchestre Tropicana, un homme qui a associé sa voix depuis longtemps déjà aux différentes compositions de ce groupe mythique. Une légende qui sombre déjà dans l’oubli. Il s’agit de l’ex chanteur vedette de l’orchestre Tropicana Giordany Joseph, alias « Gros monsieur », surnom donné par les Capois.

                Né Pierre Féquière Joseph, le 17 Octobre 1937 à Terrier- Rouge, « Gros Monsieur » adopta le nom de Giordany donné par son parrain, Jolicoeur Joseph. Il en fit son nom de scène, son nom d’artiste. Comme beaucoup d’étoiles, il exerça son talent dans la chorale de l’église et brilla dans une représentation théâtrale comme acteur principal dans le rôle de sentinelle.

                A l’âge de 15 ans, il rentra au Cap-Haitïen pour  poursuivre ses études et continua à chanter dans la chorale de son église. Un peu plus tard, il rejoint l’orchestre Citadelle du Nord sous la direction de Jacques Montpremier et Jean Martel Dorsainvil. C’est dans ce groupe qu’il rencontra son ami Hervé Casséus, qui avait l’habitude de jouer avec l’orchestre Tropicana quand il avait besoin d’un accordéoniste. A la disparition de l’orchestre Citadelle du Nord, Hervé rejoignit définitivement l’orchestre Tropicana. Il invita par la suite Giordany  à le rejoindre.  Celui-ci hésita. Charlemagne Pierre Noël et Emmanuel Turenne, respectivement directeur musical et maestro à l’époque, arrivèrent à le convaincre.

                C’est ainsi qu’en mars 1968, Giordany Joseph fit son entrée  au sein de l’orchestre Tropicana d’Haïti et se distingua avec les chansonnettes françaises, les boléros et spécialement les pots-pourris. Son premier pot-pourri  était « solamente una vez ». Parmi les grands chanteurs capois, Giordany était une référence sûre, sa  voix remplissait l’orchestre dans tous ses compartiments. Il était devenu un chanteur de charme avec les chansonnettes françaises et ses boléros, dont lui seul avait le secret. Dans son style, il était unique. L’artiste était un parolier extraordinaire. Il a ajouté au répertoire de Tropicana des textes mémorables comme: « Rosemarie », « Marie Madelaine »,  « Rosie » et « Philomise » que Charlemagne et Larivière avaient orchestrés. Son texte de prédilection était « Le Nègre », arrangé par le professeur Jean Janvier Muselaire.

                Une institution ne vaut rien sans les hommes. Sa renommée et son existence sont conditionnées par la discipline, la performance et l’expérience de ses membres. Au fil des ans, elle est appelée à renouveler ses cadres pour conserver un certain standing, lutter contre la concurrence et améliorer la qualité de ses services à la population. Aucune institution ne saurait traverser deux générations avec la même équipe. Certains changements s’imposent de fait ; d’autres sont occasionnés par les décès, la maladie et aussi par  intime conviction.

                On ne connaît pas une institution si on ne connaît pas son histoire. On ne connaît pas cette dernière si on ne connaît pas celle des hommes qui la composent ou qui lui ont donné naissance. Il faut revenir de façon permanente sur ce passé glorieux pour camper ces différents acteurs, qui font la fierté de la population du Nord, et des fanatiques de Tropic en particulier.

                Pour avoir 50 ans aujourd’hui, l’orchestre a commencé à partir de rien avec des gens n’ayant aucune expérience, mais animés du désir d’apprendre et la volonté de servir. Chemin faisant, ils se sont révélés des élèves studieux et performants jusqu’à devenir des étoiles qui brillent partout. L’interchangeabilité des acteurs n’a rien modifié à l’ossature et à la force de frappe de l’orchestre Tropicana, qui se veut l’Orchestre de toutes les générations.

                Ses pionniers qui ont commencé et qui par la force des choses ne sont plus aux commandes, il faut parler d’eux. Il ne faut pas consommer le jus sans parler du fruit. Cette jeunesse qui court après l’orchestre Tropicana doit connaître ceux qui ont commencé, ceux qui ont posé la première pierre de cette citadelle que nous vénérons tous. Tropic a une histoire, il faut qu’elle soit écrite. L’histoire de ses étoiles qui ont brillé les unes après les autres jusqu’à leur disparition doit être aussi écrite.

                Personne n’est personne sans personne. Cette publication a été possible grâce aux efforts conjugués de plusieurs personnalités, dont la plaque tournante Mme Emila Hilaire, qui a harmonisé les rapports malgré les difficultés; l’infatigable ingénieur Joubert Constant, qui n’a rien ménagé pour atteindre cet objectif; notre ami Rilou Hilaire, qui a mis toute une logistique à notre disposition avec ses conseils techniques et le « Phébé » (pièce d’importance) boss Paul Pierre mon très cher parrain, un homme de terrain à qui rien n’échappe et qui a fait toutes les coordinations.

                Et enfin à l’artiste lui-même qui, spontanément, a coopéré à la réalisation de ce texte. Nous lui disons merci d’avoir prêté sa voix pendant toutes ces années à nous raconter des scènes de la vie quotidienne qui  ont fait de l’orchestre Tropicana l’un des tous premiers de la ville du Cap, et d’avoir aidé à l’émancipation de l’art haïtien. Giordany Joseph, tu mérites de la patrie. Que ton nom soit gravé en lettres  d’or dans les annales de l’orchestre Tropicana d’Haïti et sur ce patrimoine culturel, qui est aussi ton œuvre et que les générations à venir sachent que tu as été l’une des colonnes de cette œuvre colossale qu’est l’Orchestre Tropicana qui a survécu deux  générations avec honneur, fierté et mérite et qui se prépare à en affronter bien d’autres!

                A tout ce monde qui nous a permis de mettre en relief, d’une part, l’orchestre Tropicana qui se produit sans relâche depuis 50 ans et qui a atteint une certaine notoriété dans la musique  haïtienne et,  d’autre part, à l’artiste Giordany Joseph, un monument qu’on a tendance à oublier, qui jouit de notre estime et qui représente l’une des anciennes gloires qui fait la fierté de l’orchestre, nous leur disons merci. Qu’ils trouvent ici l’expression de notre profonde gratitude!

 Jacques Louis Etienne

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