Des plantations remplacées par des constructions

Les plaines de la commune de Léogâne s’urbanisent au détriment de la production agricole et de la croissance économique. Cultures vivrières et plantations de canne à sucre disparaissent pour faire place à des constructions de tout type.

Civil Melour est propriétaire d’une usine de distillation. Dans sa petite affaire, lui et ses cinq employés font bouillir du sirop de la canne qu’ils transforment en clairin. Pour cet homme originaire de la cité d’Anacaona, son travail est plus qu’un moyen de garder sa situation économique stable. C’est aussi un moyen de perpétuer la renommée de la commune de Léogâne connue pour sa production de clairin. Sa passion pour ce qu’il fait est aussi évidente que sa consternation face au déclin de la production de canne à sucre, matière première dans la production de clairin. « 15 ans de cela, Chatuley était une vaste plantation de canne à sucre. On circulait avec peine à travers les champs par des couloirs étroits. Aujourd’hui, cette localité est peuplée à un point tel qu’elle est en train de se transformer en un bidonville dangereux», déclare Civil Melour, président du MKDL (Mouvmant kiltivatè ak distilatè Leogàn). L’urbanisation des terres agricoles touche essentiellement les sections communales voisines du centre-ville. La 2e section Petite-Rivière et la 3e section Grande-Rivière sont les plus affectées par le phénomène. Depuis plusieurs années, les grandes habitations, cultivées majoritairement en canne à sucre, sont morcelées et vendues à des particuliers ou à des institutions aux fins de construction. La situation alimentaire et économique se précarise jour après jour avec le retrait des ONG et la détérioration de l’agriculture, principale source de revenus dans la commune. Des grandes plantations de canne à sucre à Chatuley, à Flon (2e section Petite-Rivière) ou à Nantimo, à Santo Sarbousse (3e section Grande-Rivière), qui alimentaient l’usine sucrière de Darbonne, sont complètement détruites. Implantée à Léogâne en 1983, l’usine sucrière de Darbonne, la seule de tout le pays, a été d’un apport économique considérable. Son fonctionnement est aujourd’hui très affecté par le manque de matière première. Des plantations de canne à sucre recouvrant près de 70 carreaux de terre à Santo et à Sarbousse ont été désaffectées après le tremblement de terre. «Les plantations de canne ont été brûlées par la population en quête de refuge suite au cataclysme », explique l’agronome Martenot-Nels Narcius, chef de service industriel à l’usine. Selon M. Narcius, ces terres, propriétés de l’usine sucrière, étaient essentiellement réservées à la culture de la canne à sucre et à produire de nouvelles variétés pour remplacer celles, vieilles d’au moins 12 ans, devenues peu rentables. La production de ces domaines était une part importante de matière première utilisée par l’usine. Actuellement, ces 70 carreaux de terre sont morcelés et urbanisés, réduisant considérablement la production de canne. Des abris provisoires, éparpillés ou organisés en village urbain, y sont construits par diverses ONG présentes sur le terrain. La plus importante agglomération est le village construit par Habitat pour l’humanité à Santo. La canne à sucre est considérée comme une culture rentable nécessitant peu de soins agricoles, explique l’agronome Narcius, qui croit que “détruire la production de canne, c’est ruiner l’économie de la commune. C’est aussi beaucoup de manque à gagner pour le pays parce que les profits se comptent en millions de gourdes”. Une dépendance alimentaire La commune de Léogâne compte 13 sections communales, dont trois dans les plaines et 10 en terres montagneuses. Les vastes étendues de terres plates regroupées sur la 1ere section Dessources, la 2e section Petite-Rivière et la 3e section Grande-rivière ont été, jusqu’à la fin des années 80, des domaines de production agricole rentables. En plus de la canne à sucre et la banane (premières productions agricoles), la culture vivrière était dense dans la commune de Léogâne. On y cultivait des céréales (haricots, riz, maïs, …), des racines et tubercules (manioc, patate…), et des fruits (mangue, avocat…). Ce qui faisait de la commune l’une des localités les plus productives du pays. « La commune produisait largement assez pour nourrir la population léogânaise », déclare Jean Edouard Théagène, secrétaire général de l’organisation Citoyens unis pour la reconstruction de Léogâne (CURL). «Aujourd’hui, la production est en baisse considérable, la concurrence entre produits locaux et ceux importés n’existe plus, Léogâne, comme le reste du pays, dépend de l’extérieur », poursuit M. Théagène. Selon des membres de diverses organisations et institutions oeuvrant dans le domaine de l’agriculture à Léogâne, l’absence d’un plan national d’urbanisation et l’irresponsabilité de l’Etat dans la promotion de l’agriculture sont les causes majeures de la dégradation de la production agricole de la commune. Ils déplorent que les terres agricoles ne soient pas identifiées, protégées et réservées à l’agriculture. Ils redoutent que d’autres grandes propriétés non cultivées dans des sections communales plus reculées soient morcelées et vendues dans les prochaines années si rien n’est fait. «Les cultivateurs, propriétaires de terres agricoles manquent d’encadrement et ne font pas de profits dans le domaine. Aucune interdiction de vente n’a été posée sur ces terres. Il est évident que pour une forte somme, le paysan n’hésitera pas à vendre une partie de sa propriété », conclut M. Théagène. Ces organisations pointent aussi du doigt l’exode rural vers le centre-ville de Léogâne. L’arrivée en masse des ONG après le séisme et la construction d’abris provisoires pour les familles sinistrées sont venus favoriser l’urbanisation des terres agricoles à Léogâne, qui connaît une aggravation importante depuis. Wilson Saint Juste, ex-maire adjoint de Léogâne, déplore que des constructions anarchiques se poursuivent dans la commune et que l’extension de la ville se fasse sur des terres fertiles. Il pense qu’un plan d’urbanisation national identifiant les terres agricoles, les espaces réservés, les propriétés de l’Etat et les zones résidentielles est indispensable pour pallier le problème. « Nous courons vers la désertification de la commune dans les 25 prochaines années si elle n’est pas aménagée selon un plan d’urbanisation réalisé en collaboration avec tous les secteurs concernés », prévoit le maire-adjoint. M. Saint Juste dénonce le manque de cohésion et de coordination entre les actions du pouvoir central et les municipalités qui se doivent être un prolongement de l’Etat dans les communes.

Nathalie Verné

Credit : Le Nouvelliste

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