« Tan Lapli », bien mouillé

Max Gregory Saint-Fleur est jeune. Il n’a pas dit qu’il veut faire une entrée fracassante dans le champ littéraire. Avec son cor bien soigné, il annonce qu’il est musicien dans la fanfare des poètes. Il a posé la première pierre de son oeuvre en un “Tan Lapli”, tout en sachant que les outils dont il se sert sont aussi vieux que le monde. Paru chez “Webversity publications”, “Tan lapli” est un recueil de vers écrits en langue créole, dans toute la transparence que le coeur du poète peut offrir. Le sujet principalement traité à travers les différents textes est commun à tous ceux qui s’initient à la poésie : l’amour. Un amour comme une breloque plaquée or que le jeune auteur évoque avec ses peines, ses douleurs, ses attentes et ses joies. Un amour qui serait de toutes les saisons, mais qui a préféré s’exposer à des jets de pluie. Témoignage subjectif, cette poésie berce l’illusion de quelqu’un qui regarde par sa fenêtre et qui ne voit que lui-même : « Nan tan lapli / nan fenèt mwen / je wè… bouch pe. ». L’auteur rêve d’un quartier de lune et il prend en otage une compagne qu’il ose à peine nommer. Ce qui fait que le livre n’est pas un hommage à l’amour mais plutôt un prétexte dont les premiers vers du recueil rendent bien compte : « Nan kò / Mwen ak ou / Sous pete ». Il ne peut en être qu’ainsi pour un jeune coeur qui veut chanter l’amour, même par mauvais temps… Connaissant manifestement un brin sur l’air pluvieux, Max Gregory ne se contente pas de le représenter sous son seul aspect de nuages tristes. Il nous le dit aussi avec le revers de la vérité. Lorsqu’il écrit en absence de sa bien-aimée, il présuppose qu’elle est là, en face de lui comme dans un miroir : « Lè w la… / M dezabiye tout mo lanmou / M pa ekri ak lanm lanmè / se plim je m k’ap neye / dlo je m. » Tout est prétexte chez lui. Il écrit comme quelqu’un qui vit en solitaire, pourtant tout porte à croire qu’il est bien entouré d’enfants qui jouent, de la mer qui respire en vagues molles, du vent qui agite les feuilles… Sans qu’aucune rivière n’ait débordé de son lit, il a pleuviné sur toutes les pages de “Tan lapli”. On est donc assuré contre les dégâts des eaux. Jouant avec les mots qu’il imbrique les uns dans les autres sans tenir compte de la répercussion de leur amalgame, l’auteur a sa manière à lui de parodier les circonstances. Sa folie n’est pas une perte de raison. C’est plutôt une envie d’aventure, une folie de jouir des bienfaits de la nature. En 102 pages, sous un parapluie de sept poèmes dédiés à une jeune fille (pour nom anonyme), l’auteur se prête à un jeu excessif d’expressions qui obligent que l’on s’arrête pour mieux appréhender le message : « Pa gen pyès kreyolofòb / kreyolozonbi / ki ka abiye powèm nan an wameme. » Une heureuse tentative de Max Gregory Saint-Fleur pour recueillir de la rosée poétique au pas de la porte de la littérature créolophone…

Martine Fidèle martinefidele@yahoo.fr

Credit: Le Nouvelliste

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