Léogâne : des richesses inexploitées

 Léogâne est une ville trop riche pour être pauvre ».

Le hasard fait bien les choses, dit-on? Et dans ce cas précis, on ne saurait si bien dire. Si je devais calculer ma série je n’aurais pas trouvé meilleur timing pour parler de la richesse que je compte aborder dans ce papier. Et pourtant, au sortir du dernier virage de la saison festive léogânaise la plus appréciée, me voici en train de parler RARA. Quelle parfaite concordance !

Rassurez-vous je ne vais pas vous faire l’affront de dire richesse insoupçonnée pour parler du Rara. J’ai même pris soin de changer le titre de la réflexion par rapport aux autres volets de la série mais je n’aurais pu consentir un autre qualificatif sans sacrifier ma sincérité en écorchant la réalité.

Qu’on y adhère ou n’y adhère pas, qu’on danse ou qu’on ne danse pas, qu’on aime ou qu’on n’aime pas, qu’on soit pour ou contre, on ne peut ne pas admettre que le Rara est devenu depuis longtemps déjà une institution qui fait notre fierté de léogânais. C’est une référence nationale et internationale en la matière.

Des dizaines de bandes de Rara, les unes plus « douces » que les autres. Je ne vais ne pas citer de noms pour ne pas faire de jaloux mais les quelques sons que j’ai pu écouter cette année malgré mon absence du pays laissent présager un défilé de grande qualité. Je ne suis pas adeptes mais j’ai du gout et je me dois d’apprécier.

Je me rappelle encore les dimanches matins ambiancés que j’ai vécu sur la route nationale ou dans les rues du centre-ville l’année dernière quand j’emmenais mes parents à l’église. Décidément certaines bandes de Rara connaissent la technique pour attirer foule même à 8h du matin le dimanche alors qu’ils sont encore à des km de chez eux.

Et malgré les difficultés financières du pays, la plupart des bandes trouvent des solutions pour effectuer leur parcours et contribuer à perpétuer cette tradition. C’est ici l’occasion de saluer les financeurs notamment les « lafanmi Rara » et sympathisants en Haïti et dans la diaspora qui consent des efforts importants pour rendre cette fête possible chaque année.

Je n’ai pas connu le temps des violences gratuites et tous les léogânais sont fiers qu’on ait dépassé cette époque et que désormais les tensions et les divergences se règlent sur le bitume dans l’endurance, la réputation et le groove. Il faut remercier les dirigeants qui ont permis cette transition.

On ne pourrait clore ces hommages sans remercier les instrumentistes chevronnés qui proviennent des 4 coins du pays pour mettre leur talent à contribution et porter avec nous les valeurs de cette fête plus que populaire.

Toutefois, ces bons points ne doivent nous empêcher d’accepter que des points faibles existent et méritent d’être corrigés.

Le 24 mars 2013, dimanche des rameaux à 8 jours du grand bal, j’écoutais sur internet une radio de la place, j’entendais un membre du comité d’organisation qui disait ne pas disposer encore du budget pour la fête, ce qui, selon ces dires, n’est pas nouveau. La même chose s’est produite l’année dernière. Pire, le parcours du défilé n’est pas encore défini en tout cas pas de façon définitif. Est-ce normal? Est-ce acceptable? Est-ce efficace ? Je vous laisserais la liberté de répondre vous-mêmes à ces questions.

L’autre point de faiblesse que je souhaite signaler c’est la sécurité des bandes de Rara au regard de la circulation. Ca m’avait choqué l’année dernière de voir les mini bus surnommés « Pap padap » filer à toute vitesse à 3 heures du matin sur la route nationale alors qu’une bande venait juste de passer. Les images de l’accident de février 2002 qui a eu lieu à Brache sont encore bien présents dans la tête de plus d’un et des familles entières portent encore les stigmates du manque de vision d’un insensé et le manque d’organisation et de visibilité autour d’une manifestation périodique bien connue.

Et que dire sur l’absence d’école de musique dans la région pour former nos jeunes à la maitrise des instruments du Rara afin qu’il puisse prendre le relais à l’avenir. Beaucoup de bandes détournent les musiciens du palais pendant la période et ça fonctionne très bien mais jusqu’à quand ? Et à quel prix ? Je ne souhaite pas faire un procès d’intention mais je veux croire que les choses changeront dans ce pays. Que fera-t-on quand le jour où nos musiciens nationaux ne seront plus obligés de se trouver des boulots à cotés pour vivre ?

Enfin, il est clair que le Rara ne profite que d’une faible part de ses potentiels alors que c’est un levier économique énorme. Le Rara a une capacité incroyable d’attirer les foules et donc c’est un vecteur touristique important. J’entends par là du tourisme national et international. Beaucoup de secteurs d’activité pourraient bénéficier des retombées du Rara. C’est aussi une vitrine pour les autres atouts de la ville (plage, circuits montagneux, clairin, artisanat etc.)

C’est pourquoi je persisterai à dire que le Rara est une richesse inexploitée.

Que faire ?

Nous sommes en droit d’être fiers d’avoir porté et de continuer à porter cet héritage culturel à travers les années. Mais les temps changent et nous ne pouvons pas nous permettre de nous reposer sur nos lauriers. Nous nous devons de réfléchir en permanence afin de pouvoir faire de ce rendez-vous un haut lieu de la musique traditionnelle et une fête à la renommée internationale.

Pour arriver à enclencher ce processus de modernisation je vais proposer quelques pistes de réflexion.

 

Proposition 1 : Le financement

Faire appel aux léogânais de la diaspora qui sont fiers de ce rendez-vous annuel et qui sont conscients de l’importance de la culture dans la vie d’un peuple, quel que soit leurs idéologies religieuses et/ou politiques, à participer à la création d’un fond de soutien visant à servir de levier pour préparer au mieux la manifestation culturelle qu’est le Rara. Le montant du fond sera défini sur la base du coût moyen de l’organisation du Rara sur les 5 années précédentes.

Ce fond constitué une fois n’aura pas vocation à être dépensé mais à servir d’avance du financement de l’état qui arrive presque chaque année en retard. Vu qu’on connait le niveau de financement de l’état à l’avance, ce fond permettra de financer les dépenses préalables avant d’être restitué une fois que le chèque étatique aura été décaissé.

Cela dit, la Mairie de Léogâne ainsi que le comité organisateur doivent faire un effort sur le calendrier de préparation afin d’être prêt à temps. On ne peut plus se permettre de gérer le Rara en urgence comme on gère une descente de la rivière Rouyonne dans la ville, car si la seconde peut arriver d’un jour à l’autre avec la pluie, le calendrier pascal est connu des années à l’avance.

Proposition 2 : La sécurité sur les routes

  1. L’obligation pour les bandes de Rara de mettre un système de balisage lumineux avec 2 bannières fluorescentes (une à l’avant de la bande et l’autre à l’arrière) tenues à une centaine de mètre pendant les parcours sur la route nationale pour renseigner les conducteurs et éviter les accidents.
  2. Un arrêté limitant la vitesse des voitures utilisant la route nationale les jeudis, samedis et dimanches durant la période de carême. Il faut prévoir également des sanctions fermes pour les contrevenants.

Proposition 3 : La capitalisation

  1. La création d’une archive communale du Rara conservant musiques, vidéos, photos autour de l’activité.
  2. La création chaque année d’un book photo des meilleurs moments de la saison à envoyer aux médias et aux tours opérator pour inviter le monde à partager ce moment convivial avec nous.
  3. Du lobbying auprès des compagnies aériennes desservant le pays pour inclure un playlist de Rara dans la gamme de musique proposée sur leurs vols au départ et à destination d’Haïti pendant la période pascale.
  4. Un bilan de la saison afin de pouvoir capitaliser au mieux les bonnes pratiques et corriger les points faibles.
  5. Un site internet à jour visant à proposer information et souvenirs autour du Rara

Proposition 4 : La pérennité

La création d’un conservatoire communale pour initier, apprendre et perfectionner nos jeunes dans la pratique des instruments en lien avec le Rara (tambour, les instruments à vent et même la jonglerie).

 

Proposition 5 : Les infrastructures

  1. Compte tenu de la faible capacité de la ville de Léogâne en termes de chambres disponibles dans les hôtels,  je propose la mise en place de partenariat avec les particuliers pour la mise en place d’un système de gît pour accueillir dans de bonnes conditions de logement nos dizaines de milliers de visiteurs pendant le week-end pascal. Et surtout pour attirer toutes les personnes qui auraient envie de venir mais qui proviennent de trop loin pour faire une visite éclaire.
  2. La création d’un comité d’accueil dont l’objectif serait de renseigner nos visiteurs et les orienter dans la construction de leur projet de séjour à Léogâne pendant la période de Rara notamment la dernière semaine (hôtellerie, restauration, transport etc.)

Léogânais, nous portons l’étendard du Rara tachons de le hisser le plus haut possible. Nos pères ont travaillé dur pour nous laisser cet héritage et cette fierté, préservons le et embellissons le afin que nos enfants puissent gouter eux aussi à la joie d’être les champions du Rara et les ambassadeurs de la culture.

En tant que léogânaise, nous avons de quoi être fière. Je sais que vous êtes fiers du Rara autant que moi.

 Marie-Antoine Alliance

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