« Les Fous de Saint-Antoine »

Rachel Vorbe

Lyonel Trouillot est « Yanvalou pour Charlie », « Thérèse en mille morceaux », « La Belle amour humaine ». Mais avant tout il était « Les fous de Saint-Antoine ». Ce roman est l’une de ses premières oeuvres parue en 1989.
Sans raison particulière, en l’acquérant, me vint à l’esprit, l’oeuvre de Victor Hugo « Notre-Dame de Paris ». Pourtant, que ce soit dans le choix du titre ou dans la peinture de couverture, rien ne semblait porter sur un parallèle. Quelque chose évoquait pour moi une quelconque similitude, et ce, avant même la lecture du roman. L’histoire se déroule dans les années 70, dans les bas-fonds de Saint-Antoine, quartier populeux de Port-au-Prince où les habitants côtoient la misère avec une désinvolture frisant l’insensibilité. La mort, réalité courante, est reléguée à son plus bas niveau, la rendant presque « des-humaine ». D’ailleurs, autour d’elle se règlent toutes les questions : surnaturelles, mesquineries humaines, rapines, dérision, pour laisser place à la fatalité de la misère et de la pauvreté. Saint-Antoine, est alors une scène théâtrale où les personnages burlesques, les descriptions pittoresques, les situations réalistes prennent une ampleur utopique, ô combien réelle. Ainsi, pour Dominique et Antoine, Saint-Antoine est le lieu secret qui abrite leur amour interdit. Dominique habite à Pacot et se dévoue pour aider les bonnes soeurs de Saint-Antoine à alphabétiser les résidents. Pourtant, Dominique sait qu’Antoine n’est pas de son milieu. Malgré tout, cet amour illicite a un goût d’aventure bravant ainsi les conventions sociales et familiales « Les fous de Saint-Antoine » est un triptyque de nouvelles qui s’articule entre elles. Dans un premier temps, « Saint-Antoine » fait place à la vie qui grouille au sein du quartier, où grandit Antoine qui « à l’image de son saint patron, laissait courir le temps, [et le] retrouvait demain à la même place, et [où] il se sentait cloué. Dans un second temps, « Dominique », « Dominique des chansons pieuses, Dominique des beaux quartiers », occupe le devant de la scène pour exposer une certaine hypocrisie noyée dans son éducation ; et enfin« L’envol » qui retrace le parcours de Caca Clairin, ancien guide pour touriste devenu alcoolique, « caravacheur désargenté »et désoeuvré pour qui « l’office du tourisme n’était pas capable de payer un rat à un chat… »qui n’a pas « cinq gourdes, donc pas un dollar américain; donc pas une tête de hareng ni trois tranches de pain […] donc pas de Carmencita, pas de mulâtresse dominicaine… » Cependant, si « L’envol » clôture les derniers chapitres du livre, c’est avec une intensité et une force dans les mots, que Trouillot décrit cette déchéance qui guette les chômeurs, les oisifs « qui les perd à force de chercher à comprendre tandis qu'[ils] s’enlisent dans [leur] merde…. »Saint-Antoine, quartier de l’illusion, des rêves déchus, des passions dévorantes et de la misère avilissante et dés-humaine. C’est là, dans la description du quartier de Saint-Antoine que le parallèle entre Hugo et Trouillot saute aux yeux. Comme la Cour des Miracles, Saint-Antoine recueille les déchus, les indigents, les pouilleux, les miséreux et les culs-terreux ; il a son Esmeralda, son Quasimodo et ses fous. La Révolution, en place, dans le roman, y trouve ses martyrs et ses victimes tombent sans défense. Saint-Antoine, malgré tout, était « immobile ». La comparaison avec la Cour des Miracles est frappante dans la description de la vie à Saint-Antoine, et l’influence d’Hugo y est présente. Aussi, que ce soit pour auréoler un des personnages du livre du tempérament impétueux et brave de Gavroche (1) ou pour le plaisir de le faire participer au déroulement de la vie politique de tous les jours du président de la république « à qui tout appartient, hormis les vents (2)», cet auteur du XIXe siècle, occupe une place de choix dans l’écrit de Trouillot. Dans « Les fous de Saint-Antoine », plusieurs allusions et messages distillés au gré de la lecture, forcent un questionnement sur l’origine de cette déchéance que vit au jour le jour Haïti. Déjà, les problèmes économiques et sociaux qui guettaient explosent pour laisser place à une réalité que l’auteur met à nu et qui est encore, aujourd’hui, celle que nous vivons. Dans cette oeuvre de Lyonel Trouillot, on découvre une musicalité des mots où la poésie qui se dégage des descriptions confère à l’oeuvre une grande valeur littéraire. La lecture est légère, empreinte d’une réalité proprement haïtienne rythmée par un langage saccadé où chaque description tient à la fois le rôle du dialogue, du monologue ou d’une introspection. La répétition des expressions au début de certains paragraphes renforce les images pittoresques que veut mettre en évidence l’auteur. Même si on retrouve, comme chez pratiquement tous les auteurs francophones, cet alliage de la langue d’expression littéraire et celle des expressions du terroir, le roman de LyonelTrouillot, « Les fous de Saint-Antoine » offre la vision « d’un bal interrompu, gâté, tout au haut du quartier de Saint-Antoine ,, […] là où vivent les restes de quelques grandes familles têtues ou déclassées, […] mais où tout se sait et où l’on apprend mille petits secrets, signes d’amour et de haine, de joie et de souffrance, de paix et de violence.»Et si « Les Fous de Saint-Antoine » « ce n’était que ça la vie, le désir, les souvenirs, Dieu, le travail, la liberté ? »
 
Rachel Vorbe
 
1. Gavroche, personnage héroïque de l’oeuvre de Victor Hugo, « Les Misérables ». 2. Les fous de Saint-Antoine, LyonelTrouillot, 2013, Ed. (3 Groupe, p.132 l.12

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