Malédiction !

Maudite éducation de Gary Victor scandalise. Le roman peint l’horreur d’une vie qui déambule au fil des pages dans les allées sombres du sinistre.

Un adolescent, lors de ses premières rencontres avec la littérature, dans la petite bibliothèque de son père, se laisse aller à une séance de masturbation, qui va d’ailleurs se répéter tellement qu’il va être surpris en plein jour par son père sur le parquet de la maison en train de jouer au « Dieu seul me voit ». Les séances de masturbation entraînent des troubles physiques et mentaux et débouchent plus tard sur des descentes au bord de mer, où le narrateur, un aspirant écrivain et plus tard journaliste connu du plus grand quotidien de la capitale, calme les feux qui le consument en se laissant entraîner dans les sous-bois par les « laissés-pour-compte de la ville ». L’obsession sexuelle Dans ce roman, écrit à la première personne, le narrateur met à nu ses tares, ses obsessions, mais aussi ses aspirations littéraires. L’obsession sexuelle habite le clair de l’histoire et ne s’estompera que grâce à l’amour, bien qu’interdit, pour une femme, Coeur Qui Saigne. Gary Victor ne laisse rien à deviner. Tout est à découvert dans ce roman qui prend parfois l’allure d’une autobiographie, surtout si on connaît le parcours de ce romancier prolifique qui a grandi à travers les histoires insolites qu’il publiait jadis dans les pages du Nouvelliste. Mais bien sûr, on ne va pas prendre pour parole d’évangile ce qu’un écrivain à l’imagination vertigineuse expose dans un roman. D’ailleurs qui peut, à coup sûr, décanter l’irréel du réel dans cette histoire truffée de fantasmagories? Les faits historiques, certes, sont là pour créer un contexte réaliste, mais les caractères répondent à une surréalité qui n’est pas trop différente du quotidien haïtien, où tout acte, tout décès, toute maladie fait l’objet d’une interprétation ésotérique, mystique, surnaturelle. Ligne entre le réel et l’irréel Quand les faits peinent à subjuguer, les rêves prennent la relève, en particulier ceux du malfini, figure phobique et itérative qui donne au narrateur son premier texte littéraire et qui, plus tard, va peupler les rêves qui suivent les moments les plus ténébreux de son idylle avec Coeur Qui Saigne. Les lignes de démarcation entre le réel et l’irréel sont aussi bousculées par les histoires insolites, éparpillées ici et là dans le roman, donnant voix aux femmes du bord de mer. Ces courts récits, dont la prose agile traverse le roman comme des étoiles filantes, renforcent le climat ésotérique du livre. Ces histoires parlent d’une femme fatale qui réapparait dix années après s’être jetée dans une mer grouillante de requins, d’un homme dont le sexe-couleuvre éventre sa jeune épouse pendant la nuit des noces, et d’une nonne qui hante les terrains vagues en quête d’hommes pour assouvir son désir de sexe. D’ailleurs, c’est de l’une des femmes du bord de mer que proviennent ces lignes qui résument bien l’atmosphère du livre: « Parfois il vaut mieux qu’on ne sache pas où finit le rêve et où commence la réalité, si on veut marcher tête droite sur la terre bénie. » Le jeu des relations «Maudite éducation» peint aussi le jeu des relations entre le narrateur et ses parents, les femmes et ce pays dont il n’est pas fier. Toutes ces relations orientent le fil de son développement d’homme et d’écrivain. Celles avec son père, qui fut pour lui un guide, introduit chez lui l’importance de la lecture sélective. Et, c’est le décès de ce père,qui est à la fois soucieux des pulsions suspectes de son fils et fier de son potentiel d’écrivain, qui va accoucher ce refrain élégiaque, « trois cent trente-trois mètres…du bureau du chef de l’Etat »,dont la réverbération persiste tout au long du livre. On peut entendre le narrateur, la voix transformée par la colère, crier aux yeux vides qui le regardent mesurer de ses pas la distance entre la salle d’urgence de l’hôpital général, où mourut son père, et l’emplacement du bureau du président Eternel : « [Mon père] était mort parce que, dans cet hôpital dit d’Etat, où la population était censée recevoir des soins adéquats, il n’existe même pas un service d’urgence fonctionnel. » (Page 69). Les années formatrices Les femmes, elles, peuplaient les longues années formatrices de l’écrivain, tantôt comme ancre de sécurité (tel est le cas de sa mère) tantôt comme soupape pour ses pulsions sexuelles, tel est le cas des femmes de Nan Palmis. Cependant, la relation dominante du narrateur est celle avec Coeur Qui Saigne, sa partenaire d’un jeu de correspondances. Cette fille « au corps mince de princesse taïno » va causer au narrateur sa première agonie d’amoureux, le jour même de leur rencontre, et disparaître. Elle va réapparaître dix ans plus tard, dans une « cérémonie de chanpwèl », à laquelle participait le narrateur. Encore captivé par le « visage aux traits parfaits, moulé dans le cuivre le plus pur» de Coeur Qui Saigne, il fut rebasculé dans les flots tumultueux d’un amour rendu encore plus incertain par des promesses d’outre-tombe. Quant au pays, avec son marasme économique et ses frustrations politiques, il gît là comme toile de fond sombre et déprimante, omniprésent dans le parcours des différents protagonistes du livre. Certains, tel le père du narrateur, optent pour le silence et la complaisance face au régime de terreur du président Eternel,« pour se ménager un espace de sécurité »; d’autres, tel le poète « original » Gaston Paisible, se noient dans un détachement de la réalité et un reniement de la décence et de la moralité. Son secret, divulgué au narrateur lors d’une séance de critique de texte, traduit bien cet état d’esprit qui a permis à plus d’un de survivre à ces années de terreur et même d’en profiter: le président Eternel, qu’on dit être aussi méchant, aussi inhumain — rappelle-toi qu’il a fait fusiller sans sourcilier dix-neuf officiers —, n’est que le miroir qui reflète la bêtise, la violence, le mépris de la personne humaine qu’on cultive tant dans notre société. Il est la quintessence de ce que, malheureusement, nous sommes, notre être véritable, notre pur produit. »(Page 67) Tout est maudit dans ce livre, non seulement l’éducation du narrateur, mais aussi l’amour, la vie, le pays. Tout est à l’envers et semble voué à l’échec. Le père même du narrateur n’avait qu’un seul regret, celui de ne pas l’avoir envoyé vivre à l’étranger. L’histoire se situe dans les années 80 et 90 ; malheureusement, vingt à trente ans plus tard, nos jeunes continuent de rêver de quitter le pays, le commerce sexuel bat encore son plein dans les rues sombres de nos villes, nos dirigeants persistent dans la poursuite de la pérennisation du pouvoir, et nos hôpitaux — y compris l’hôpital général —continuent de fonctionner sans service d’urgence adéquat. N’est-on pas encore sous le coup de la malédiction ?
 
 
Mario Malivert, né à Port-au-Prince, Haïti, a publié quatre recueils de poèmes, dont La tête chauve des mornes, Ed. Le chasseur abstrait, sorti en 2011. Ses écrits ont aussi paru dans différents magazines, dont Tanbou, Conjonction, The Cartier Street Review, The CaribbeanWriter, Le Nouvelliste, et sur le blog deferlement-de-mots.blogspot.com. Il vit actuellement en Haïti, où il partage son temps entre la médecine et la littérature.

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