Haïti-Débat : Qui dira halte à l’obscurantisme ?

Par Lyonel Trouillot

Etant résolument athée, les religions ne me dérangent pas. Il me suffit qu’elles opèrent dans la sphère privée. Je parviens même à oublier que les deux raisons majeures pour lesquelles les humains se sont tués sont les territoires et les croyances religieuses. Je pourrais donc vivre en paix avec toutes les croyances, comprenant le besoin d’expliquer le réel par des raisons extérieures à lui-même qui existe depuis toujours et ne semble guère sur le point de disparaître.

Ce n’est pas la religion qui me dérange, c’est l’infestation de la sphère publique par le religieux, et la folie agressive et obscurantiste qui prend ses aises, menace, sévit, a déjà tué, et tuera encore, si l’Etat et la société civile ne la mettent sous contrôle. Par infestation de la sphère publique par le religieux, j’entends la nuisance sonore que certains cultes s’arrogent le droit d’exercer en toute impunité, à n’importe quelle heure, dans n’importe quel lieu.

Dans le voisinage de deux facultés d’Etat et de nombreux établissements scolaires, dans la zone de l’avenue Christophe, il y a un lieu de culte avec des hauts-parleurs installés dans la rue qui trouble sans cesse le fonctionnement de ces institutions d’enseignement. Il n’y a donc dans ce pays ni ministère des Cultes, ni ministère de l’Education nationale, ni ministère de la Santé. Dans un tap tap une jeune femme est agressée verbalement par deux passagers qui estiment que sa façon de s’habiller est la preuve qu’elle ne sait pas que Jésus l’aime.

Dans un service public, le fonctionnaire impose la prière aux subalternes, comme le surveillant de salle impose la prière avant de permettre aux candidats à un examen d’Etat de pouvoir se pencher sur leurs copies. On a même entendu des parlementaires, à l’occasion d’une récente manifestation organisée contre les droits des homosexuels, soutenir un discours dans lequel il était question de « brûler le parlement » si passait telle ou telle loi.

Et ce dernier exemple illustre la folie agressive et obscurantiste qui a déjà tué et qui tuera encore, si l’Etat et la société civile ne prennent les mesures qui s’imposent. Etre pour ou contre le mariage homosexuel, cela peut se comprendre, et on ne peut pas reprocher à quelqu’un de s’opposer à un projet de loi… qui n’existe même pas. Mais « brûler le parlement » ! Agresser physiquement des citoyens !

Dans d’autres cas, détruire des artefacts, saccager des lieux de mémoire ! Et le discours ! Entendu de chez moi venant du temple voisin : « Yon fi ki gen yon lespri vant fè mal, (en ces temps de choléra, merci MINUSTAH), li vini nan legliz la, lespri vant fè mal soti sou li ». « Batay la se yon batay spirituèl men se yon batay fizik tou. Mete dife sou yo ». Quel est donc ce « yo » ? Yon fanm nwa (comment pourrait-elle être blanche ?) ki rele Ezuli ». Si un homme trompe sa femme, c’est la faute à Damballa ». « Si un enfant ne veut pas apprendre à l’école, c’est la faute à Legba». Quand on sait que, dans le vodou, les esprits se manifestent dans le corps des humains, comment interpréter les « Jezi biw ! », « wòch ! » A côté de la grossièreté du sang de Jésus transformé en bombe insecticide, il y a le fait que les insectes ainsi menacés sont des humains. Et les pierres, elles, sont bien réelles.

Et ce qu’il y a d’effrayant dans ce discours, c’est qu’il est formaté. Il y a un ensemble de pasteurs qui tiennent exactement le même. Les « biw » et « wòch ». Ils l’ont donc appris. De qui ? Qui les forme ? est-il acceptable que des pasteurs d’un culte attaquent systématiquement un autre et prononcent des menaces contre ses adeptes ? Tous les pasteurs des cultes réformés sont-ils solidaires de ce type de discours ? S’ils ne le sont pas, pourquoi n’élèvent-ils pas la voix contre ces dérives obscurantistes et assassines ? Pourquoi un Exécutif qui voit des complots partout ne prend-il pas des mesures simples pour protéger les droits des citoyens : limitation des nuisances, rappel des normes républicaines… ?

Personne ne peut se laisser agresser éternellement. (Les chrétiens en savent d’ailleurs quelque chose !). Nous nous installons dans une situation qui frise déjà l’intenable. Et des injures vont répondre aux injures, des menaces aux menaces. La responsabilité de l’Etat, d’abord, celle des responsables des cultes réformés ensuite, et enfin celle de la société civile, sont grandes.

Eske ou moun, nan non Jezi, gen dwa di l ap boule plamnan an si yo vote tèl lwa ? eske yon moun, nan non Jezi, gen dwa anpeche lekòl travay, sitwayen viv lakay yo ? Eske yon moun, nan non Jezi, gen dwa lage sou kont yon lòt relijyon tout malè ki rive yon peyi ? Eske yon moun, nan non Jezi, gen dwa di l ap bat yon timoun jouk li kase bra l si le refize al legliz ? Eske yon moun, nan non Jezi, gen dwa di lwa repiblik la se bagay ki gade repiblik la, li menm sèl lwa li konnen se lwa relijyon li an ?

Je sais que certains fous de Dieu répondront oui. Mais j’ai trop de respect pour les croyances religieuses, justement parce que j’en embrasse aucune, pour croire que les idées chrétiennes soient aussi mal représentées. N’est-il pas temps que les pasteurs humanistes de chez nous, nous sauvent, sauvent leurs cultes et l’humanisme chrétien de la folie obscurantiste de quelques uns des leurs ?

Lyonel Trouillot

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