De l’idée à l’investiture

5 conseils pour réussir son ascension électorale

 

Peut-être lié aux effets secondaires d’une série télévisée à succès, sachant qu’il ne pourra jamais obtenir sa décharge, il décida de devenir conseiller électoral. Ne jouissant que de la notoriété fictive, spécialité d’un réseau social bien connu pour sa capacité à créer des stars sans importance rivalisant de conneries de toutes sortes pour remporter le concours des pouces levées. Il s’évertue à élaborer un guide, une sorte d’avant gout pour ses futurs clients. L’idée étant de trouver quelques astuces pour convaincre les quelques 41000 clients potentiels (toutes catégories confondues, il y a plus de 41000 candidats aux joutes électorales haïtiennes).

Et dans le cas où aucun des âmes, au grand cœur et à la petite poche, prêtes à tout sacrifier pour sauver le pays ne se presseraient à la porte de son pseudo cabinet, il aurait le mérite de mettre des mots sur des maux provisoires qui rongent le pays depuis des décennies.

C’est ainsi qu’il décida de rendre publique les grandes lignes de son guide intitulé : « 5 conseils pour réussir son ascension électorale ». Dans l’ordre croissant d’importance, les conseils se déclinent de la façon suivante :

 

  1. Avoir un minimum de capacité

Bien qu’il ne soit nécessaire d’avoir un doctorat pour se porter candidat, mieux vaut savoir distinguer « a dans une feuille de malanga[1] ». Un candidat se doit d’être à même d’analyser une situation simple et de prendre de bonnes décisions ; d’éviter de signer des documents sans comprendre ; pouvoir s’informer et se former. Aussi parce que la population est de plus en plus éduquée, il est de plus en plus mal venu de se faire représenter par des illettrés. Pouvoir au moins voir clair.

 

  1. Maitriser les langues de bases

Il est de notoriété publique que tous les haïtiens parlent français mais pour éviter tout malentendu, il vaut mieux utiliser le créole pour s’adresser à la population vu qu’environ la moitié des gens ne maitrise pas vraiment les tournures de la langue de Molière. Donc il est important de parler créole.

En tant que candidat, en tant qu’élu ou même simple citoyen, on se fera regarder de travers par les fonctionnaires collet monté de Port-au-Prince si on ose entamer une conversation en créole. Donc il faut maitriser le français.

Comme une bonne partie du lait à téter par Haïti provient de l’oncle Sam et ses alliés ou passe par eux, et parce que beaucoup d’organisation font l’erreur d’envoyer des managers anglophones dans le pays le plus pauvre d’Amérique, ce serait dommage d’entendre « prier 9 fois par jour » alors que le sujet débattu concernait « 9 projets de développement qui voleront sans jamais pouvoir atterrir ». Du coup, des connaissances en anglais deviennent très pertinentes.

Enfin, compte tenu des relations compliquées avec la république voisine, du fait qu’ils ont déjà capté la plupart des marchés de construction du pays et qu’il faut pouvoir commander les produits agricoles de base là-bas. Un niveau minimum en espagnol est un plus non négligeable.

Cela dit, nul besoin d’être polyglotte. Des débuts de conversations devraient suffire parce qu’avant la fin du discours la plupart des officiels seront en train de dormir.

 

  1. Disposer au moins d’une vision à défaut d’un programme politique

Vu le nombre de bleus politiques qui concourent aux différents postes à pouvoir, et le fait que la question de « programme politique » n’est pas encore pleinement intégrée dans la culture électorale du pays, on peut comprendre que nombre de candidats n’en disposent pas. Mais cela ne dédouane pas de l’obligation d’avoir une idée claire pourquoi on veut se lancer dans la politique, pourquoi vouloir représenter les autres. Pourquoi vous et pas un autre est une réponse que tout candidat devrait maitriser. Il est hyper important que le candidat sache où il veut aller et pourquoi.

Si possible éviter les arguments de type « identifier les problèmes et les résoudre ». Car le problème du pays est connu, tous les candidats veulent résoudre les maux du peuple mais personne n’est en mesure d’avancer une méthodologie plausible.

 

  1. Essayer de péter rond

Tous les haïtiens connaissent l’expression « bouda ou won, wap peter kare ». C’est le propre des candidats aux élections. Le bonhomme concours à devenir maire d’une ville de seconde zone, il proclame qu’il va changer le pays.

Il faut arrêter avec cette débilité. Cette promesse n’est pas crédible et ne l’a jamais été d’ailleurs. Mais la différence vient surtout du fait que le peuple, à l’heure de la communication de masse, est pleinement conscient que ce pays ne changera pas, en tout cas pas avec les discours « patripochiques[2] », pardon les discours patriotiques habituels. Il faut mentir avec bon sens.

Définissez des objectifs atteignables et raisonnables. Bien que ça puisse paraitre risqué, il y a de forte chance de convaincre l’électorat jeune progressiste, et comme il représente une part importante de la population, et comme ils sont plus dynamiques, et donc plus nombreux à déposer leur bulletin dans l’urne. La probabilité de l’emporter reste conséquente.

 

  1. Avoir un budget à la hauteur de son ambition

Un candidat fauché est un voleur à priori. Combien de fois a-t-on entendu l’expression « nèg la pa menm ka manje yon lam ak aransèl, li bezwen mwen moun al vote pou li. Volè li bezwen al volè wi ». Il faut souligner que les données disponibles n’ont pas réussi à prouver sans doute raisonnable que ceux qui pouvaient manger rôti en tant que candidat ne bouffent les ressources de leur administration. Bref, je dis ca, je ne dis rien. Il faut faire bonne impression. Et ça passe inexorablement par la capacité de débourser.

Comme dans tous les pays du monde, se porter candidat est un investissement colossal, pas seulement en termes d’énergie mais surtout en ressources financières. Impossible d’échapper à cette règle surtout quand il y a plus des milliers de candidats à la quête de centaines de postes, et qu’ils utilisent tous l’argument du changement pour convaincre. Un peu de billets distribué ça et là devrait convaincre les plus réticents. Dans les pays du nord on appelle ça « frais de campagne », dans les pays du sud ca s’appelle « corruption », cela dit les intentions, les résultats et les conséquences ne sont guères différents.

Il faut être prêt à faire face aux nombreuses dépenses qui joncheront le parcours de la candidature à l’investiture : payer le conseiller pour les autres conseils « non gratuits » qui suivront ce guide, le leader du quartier, les supporteurs des autres camps et toutes les autres personnes qu’il serait préjudiciable de citer dans ce guide à cause justement de leur bonne vertu. Mieux vaut avoir un magot conséquent et prêt.

A la question de savoir où trouver les financements, on analysera les possibilités au cours de la collaboration (dans le monde les exemples ne manquent pas).

  1. Bonus

Le dernier conseil bonus concerne la capacité à encaisser parce qu’a la fin du jour les résultats suivront les mêmes probabilités qu’une roulette russe. Et la seule explication plausible sera « c’est normal » car trop de candidats pour un si petit pays !

 

En conclusion, un bon candidat et un élu potentiel est un individu capable (finance, intelligence et aisance) et pragmatique.

                                                                                                                                    

Fersam Allifleur

Observatrice

Rapportrice d’un conseiller électoral en mal de publicité

 

[1] Traduction litterale de l’expression « a nan fèy malanga »

[2] Ce terme n’existe pas dans les dictionnaires français à disposition, dans ce cas ci c’est un adjectif dérivé du terme « patripòch » couramment utilisé pour parler des discours populiste visant à convaincre l’électorat afin de remplir sa poche une fois élu.

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