La réalité poignante d’une scène de théâtre de rue

Dimanche 30 Août dans les rues de Pétion-Ville s’est passée une scène causasse qui est devenue rapidement virale sur les réseaux sociaux. C’est l’occasion de saluer la troupe BIT Haïti pour ce spectacle qui a fait remonter des souvenirs datant de 2012 où l’association Rasin Lespwa dans le cadre d’un festival avait entrainé la population de Darbonne dans un après-midi délirant avec un concept similaire. Mon papier ne souhaite pas insister sur la réussite de la prestation tant les gens se sont faits avoir (passants, lecteurs, medias, spectateurs ; relayeurs internet et les commentateurs pour ne citer que ces groupes la) mais je vais plutôt m’attarder sur les résultats de cette simple scène d’un point de vue sociologique. En regardant le comportement des « acteurs involontaires » sur les artistes du spectacle, on se rend bien compte qu’il n’y avait aucune compassion au contraire, les commentaires étaient empreints de mépris, de contentement et d’irrespect. Au-delà de l’image minable que ces comportements exhibaient aux yeux du monde, les propos et le comportement de ces gens nous ramènent à d’autres réalités plus interessantes. • Le meurtre de la vie privée sur l’hôtel des medias de masse On peut comprendre que le droit d’observation est aussi immuable que celui de l’existence. Mais ce droit n’exclut pas la liberté de l’autre à mener son existence, ni son droit d’image d’ailleurs. Sur plusieurs réseaux sociaux certains ont déploré les captures d’images vidéo et photos à l’aide des téléphones portables et la diffusion de ces dernières sur internet. On peut également, et à juste titre, condamner les nombreux propos insultants qui ont été proférés à l’égard de la « mariée délaissée » et ses amis. Il fut un temps où la liberté de l’autre commençait là ou finissait le nôtre, et cette frontière réciproque garantissait un tant soit peu de respect. Aujourd’hui, la notion de vie privée a été sacrifiée, torpillée par une communication de masse mal maitrisée, jetée aux mains « d’ignorants » (précisons bien ignorants et donc pas forcement analphabète en insistant sur la nuance). On peut écrire une encyclopédie complète sur les dérives de la technologie de masse en Haïti (on reviendra surement sur ce sujet dans un autre papier). On retiendra le décalage entre les progrès de la société et les progrès du monde. Quand le droit, l’éducation, la responsabilité, les droits de propriété intellectuelle et matériels sont archaïques, ajouter la communication de masse crée un mélange explosif. Et si les catalyseurs que sont les medias (sites d’information, radio et télé) qui sont sensés réguler ce dosage mortel ne remplit pas son rôle; alors c’est la catastrophe. Ce qui me ramène à la seconde découverte de ce fait divers. • La violation de principes éthiques du journalisme à des fins de sensation La déclaration internationale de la Fédération Internationale des Journalistes (FIJ) adoptée en 1954 et amendée en 1986 est claire sur les questions de vérité (articles 1), fiabilité des informations c’est-à-dire connaitre sa source (article 3), la rectification des informations erronées (articles 5) et condamne le plagiat et la calomnie qu’elle qualifie de faute professionnelles grave (articles 8). On dit qu’Haïti est un singulier pays ! C’est peut-être pour ça que certains de ces principes sont fréquemment bafoués. A voir ce qui est a été écrit et diffusé sur ce théâtre de rue, on réalise bien vite qu’il n’y a pas eu de vérification de l’information. Donc, la recherche de la vérité a été négligée pour ne pas dire oubliée. Au nom du sensationnel, on n’a pas hésité à balancer vidéo et photos sans prendre le temps de comprendre, d’essayer de contacter les concernés et en savoir plus, leur donner la possibilité de rétablir la vérité les concernant, et dans ce cas précis leur vérité. La troupe a communiqué sur l’évènement, on est en plein Carifesta où le pays est en train de montrer ses talents culturels aux pays de la Caraïbes, on aurait trouvé la vérité si on avait ne serait-ce une once de bonne volonté à la révéler. Mais on demandera qui se soucient de la vérité dans ce pays où son excellence lui-même traite son ministre de la communication (par ailleurs porte-parole du gouvernement) de menteur « professionnel » et « patenté ». En tout cas, pas cette frange de la population si bien représentée par ce groupe de badauds piégés dans leur curiosité et qui allaient finalement délivrer un spectacle accablant, nonchalant et si attristant, là encore révélateur d’un mal plus puissant. • L’échec de l’autre comme indicateur de réussite personnelle La plus triste des images de ce théâtre de rue n’est pas venue de la femme délaissée mais provient du plaisir qu’on éprouvé les passants dans le malheur de cette pauvre fille abandonnée sur le parvis de l’église. Comment est-on arrivé là ? Pourquoi rire du malheur de l’autre ? Où est passé notre compassion de frère ; de sœur ; de chrétien ; de croyants ou tout simplement de collègues « galériens » ? Quand une société n’a presque plus d’idéal, quand les rêves meurent dans le sommeil, quand le progrès de soi devient une utopie, quand on vit une vie d’inertie voire de recul constant, la seule façon de rester devant c’est si l’autre recule plus vite, l’unique moyen de réussir est à travers l’échec de l’autre. C’est mathématique et logique mais aussi triste à mourir. A l’image de plusieurs institutions du pays et de nombreux concitoyens, la valeur ne se mesure plus a son utilité intrinsèque mais en fonction de la médiocrité des autres. Combien de fois on entend « w’ap pale de mwen, entèl fè pi mal », histoire de relativiser. Triste réalité d’un pays en proie a un vrai malaise social. On peut donc conclure qu’au-delà de son succès, la scène du 30 Août a mis en évidence des réalités poignantes d’une société en constante décadence depuis trop longtemps. Il est plus que nécessaire de faire une évaluation de nos problèmes afin d’engager les changements de fond qui s’imposent, remodeler ou tout simplement redéfinir notre projet de société pour se donner la chance de pouvoir amorcer un jour le développement de ce pays. Marie A. Alliance Marie Alliance est économiste du développement, analyste de projets de développement internationale, en poste en Afrique de l’ouest. Citoyenne militante, elle a accompagné et continue d’accompagner plusieurs organisations communautaires haïtiennes à mieux se structurer tout en travaillant au développement un réseau de jeunes professionnels citoyens au service du développement du pays. Pour tout commentaire, question, critique ou suggestion sur cet article, écrivez à : ma.alliance13@gmail.com

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