Biswit Leta pa gen papa

Written by on July 21, 2018

La cité, bien sûr, est pleine de rumeurs. Mais, pour une fois, on parle moins des noms des éventuels premier ministrables que de la réalité sociale. On sort du « zen » pour parler des problèmes, et l’idée de la nécessité d’une rupture avec des structures sociales et le fonctionnement d’un État produisant essentiellement de l’injustice et de l’inégalité semble faire son chemin dans des têtes autrefois hostiles à tout principe de changement.

Il y a, excès de zèle ou aliénation mentale, quelques-uns qui, voulant peut-être jouer aux intellectuels organiques d’une bourgeoisie qui ne semble pas en demande, prétendent qu’il n’y a pas de problèmes d’inégalités. Ils jouent aux Sherlock Holmes et cherchent une main cachée et dénoncent le laxisme des forces de police. Mais ces discours sont d’un comique qui ne fait pas rire… S’il n’y a pas d’inégalités criantes et inacceptables en Haïti, je dois être le roi d’Espagne (qui est grand et blanc) et dans Port-au-Prince, pour les allées venues du petit peuple, les tap-tap où se mêlent la sueur des passagers et les longues marches sous le soleil ont été remplacés par des tapis volants et des éléphants roses.

Et, quand bien même il y aurait eu des règlements de compte, des querelles d’hommes d’affaires, des vengeances personnelles dans les récents événements, cela ne peut être que secondaire par rapport à l’expression collective d’un ras-le-bol. Il y a toujours un peu de cela dans les grandes secousses. Mais qu’on ne s’y réfère pas pour minimiser l’ampleur de la secousse.

Les gens peuvent offrir à leurs enfants des livres qui parlent de Spartacus, se dire chrétiens et comprendre la révolte des Hébreux, discourir sur « les printemps arabes » et le besoin de démocratie. Ils peuvent même comprendre la colère des Noirs de telle ville de tel pays démocratique et son expression spontanée quand un énième policier blanc assassine un énième jeune dont la race est devenue comme un métier à risques. Mais à force de voir des Haïtiens (leurs frères ?) vivre au-dessous d’eux, patauger dans l’indignité sans leur rentrer dedans, ils vont jusqu’à leur enlever toute capacité de révolte spontanée. Dès qu’il y a des Haïtiens dans la rue, c’est que quelqu’un les y a poussés. Comme s’ils ne possédaient pas en eux-mêmes, par eux-mêmes, la qualité humaine de la révolte, du refus, du cri. Quand d’autres Haïtiens leur refusent cette capacité, comment l’interpréter ? La misère, l’injustice, l’annonce d’une mesure qui amènerait plus de misère ne suffisent pas. Les pauvres ici seraient des sous-hommes ayant perdu jusqu’au réflexe de dire « merde » lorsqu’ils sentent que quelqu’un leur marche sur les pieds ! Ils seraient donc au bas de l’échelle d’une « hiérarchie anthropologique ».

Tel philosophe des Lumières, incapable de prévoir la révolution haïtienne, croyait que « les esclaves perdent tout dans leurs fers, jusqu’au désir d’en sortir ». Il avait la triste excuse d’être blanc et d’être malgré lui habité par les préjugés de son temps. Et d’être loin de la réalité coloniale. Nous n’avons pas ce genre d’excuses. Ne méprisons pas ceux qui ont déjà été suffisamment méprisés, oubliés, jusqu’à penser qu’il faut qu’ils soient payés pour sortir dans la rue. Biswit Leta pa gen papa…

Antoine Lyonel Trouillot

Credit : le Nouvelliste


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