Pourquoi une Journée nationale du Konpa?

Written by on July 25, 2018

Des personnalités de l’industrie de la musique haïtienne donnent leur avis

Un rythme musical, outre sa fonction esthétique ou distractive, remplit aussi une fonction identitaire parce qu’il peut consacrer, parfois, une véritable signature de tout un groupe d’hommes et de femmes, de tout un peuple. L’origine d’une personne peut être repérée en fonction de la musique qu’elle écoute ou joue. La musique, même si elle peut se révéler un outil précieux de la mondialisation, est en même temps un puissant symbole de la régionalisation. Le Samba, n’est-il pas associé au Brésil ? La Rumba n’appartient-elle pas à Cuba ? L’Argentine ne vient-elle pas à l’esprit quand on parle du Tango ?

Par ailleurs, en dehors de cet aspect suggérant que la musique soit parfois un objet des représentations collectives, il convient de souligner son importance sur le plan économique. Un rythme musical qui marche bien peut-être à la fois un excellent produit (pour les créateurs) et un label extraordinaire (pour les destinations).

Où en est Haïti avec son style musical de prédilection : le Compas ? Est-il assez reconnu à l’échelle internationale ? Quelle place occupe-t-il dans l’imaginaire haïtien? Pourquoi serait-il nécessaire de lui consacrer une Journée nationale ?

À cette dernière interrogation, des célébrités haïtiennes de l’industrie de la musique Compas (musiciens, journalistes, promoteurs, producteurs, etc.) contactées par la direction de la Communication du ministère de la Culture [et de la Communication] émettent leurs opinions.

Au prime abord, c’est le directeur musical de l’Orchestre Septentrional, le Maestro Nikol Lévy qui a livré ses impressions : « il est très important d’instituer une telle journée dans le paysage artistique haïtien, car le compas fait partie des genres musicaux dansants de la classe moyenne. C’est un rythme social très en vogue qui construit l’âme festive haïtienne. Il se trouve au milieu d’une panoplie d’autres rythmes ou d’autres genres musicaux, telles les musiques traditionnelles qu’il ne faut pas négliger et dont il faudra tenir compte à l’avenir. Mais comment instituer cette journée? Je ne sais pas. Ceci est mon opinion ».

Là où l’on voit Septen, Tropicana n’est jamais loin et vice-versa. Le Maestro, Charles Cinna Octavius alias Ti-Blanc, croit lui aussi que si l’on estime que le Compas a servi à quelque chose pour ce pays, il faut le témoigner.

« Mais il faut le faire dans un cadre logique en rencontrant les leaders du compas, s’asseoir avec eux pour discuter, analyser et construire quelque chose de durable pour Haïti », dit-il.

De son côté, Albert Chancy, fondateur de Tabou Combo, qui fête cette année ses 50 ans d’existence, affirme : « Pour sa valeur culturelle, pour l’aider à tenir auprès des générations futures, il nous faut créer cette journée. À l’occasion, les médias haïtiens se donneraient pour mission de tourner uniquement des musiques du compas pour inculquer les valeurs de ce rythme à nos jeunes».

Philippe Saint-Louis, animateur et connaisseur de l’industrie de la musique Compas, s’exprime en ces termes : « Le Compas mérite une attention particulière, d’abord par ce qu’il constitue l’une des rares créations d’Haïti. Et ensuite parce qu’elle est rejetée par la jeunesse ; donc il est à bout de souffle. Une journée nationale du Compas, ce n’est même pas une nécessité. C’est une obligation ».

Même son de cloche du côté de l’entertainer Carel Pedre qui croit que la musique Compas est en train de chuter en intérêt chez les jeunes. « De moins en moins de jeunes jouent et consomment le Compas. Consacrer une Journée nationale à ce rythme aiderait Haïti à promouvoir sa musique à travers le monde », explique-t-il.

Pour sa part, Fabrice Rouzier, un senior et fin connaisseur de la musique haïtienne estime qu’« Instituer une Journée nationale du Compas, c’est célébrer le rythme qui vend Haïti le mieux. Mais, cette Journée doit sous tendre une pérennisation de la tendance », soutient-il.

T-Vice et Djakout se sont également prononcés sur la question par le biais de Roberto Martino et de Rols Lainé dit Roro. Si pour le premier, une journée nationale du Compas serait importante dans toute démarche de valorisation de cette musique et servirait à éduquer la jeunesse ; pour le second, cela devrait être la fête du compas et devrait se dérouler chaque mois en Haïti. Roro affirme qu’ « il y a des enfants qui se nourrissent grâce au Compas et qui ne connaissent même pas qui était Nemours Jean Baptiste ».

Promoteurs et propriétaires de maisons de disque ont été également interrogés. Aly Acacia, fondateur de Ayiti Danse explique qu’ « une journée nationale du Compas est une nécessité. Beaucoup d’autres rythmes dérivés du Compas sont déjà reconnus mondialement. Une renommée internationale du Compas doit d’abord passer par sa reconnaissance nationale ». Alors que, de son côté, Akinson Bélizaire, dit Zagallo, croit qu’ « il n’y a pas de doute là-dessus en fonction de la popularité de cette musique. On devrait même parler de la fête du Compas au lieu d’une journée. On pourrait même déclarer ce jour férié », avance-t-il.

D’autres acteurs du secteur de la musique comme Gilles Freslet (animateur/radio et rédacteur au Nouvelliste) et Paul Villefranche (ancien présentateur de musique) pensent qu’une telle démarche serait une initiative assez louable. « Mais cela ne suffit pas, le Compas, la musique haïtienne doit être régulièrement diffusée par la radio haïtienne. Il faut qu’on en parle plus souvent, qu’on sensibilise à son sujet parce que c’est un beau rythme », avance M. Freslet. De son côté, même s’il reconnaît l’importance d’un tel hommage au Compas, Paul Villefranche estime qu’à l’avenir il faudrait peut-être envisager à célébrer la musique haïtienne en général, toutes tendances confondues.

En dernier lieu, c’est l’Université d’État d’Haïti qui a été consulté à ce sujet. Le responsable de l’Institut d’Études des Recherches africaines (IERAH), le professeur Marc Désir, a donné son mot. « Le compas c’est un patrimoine. Instituer une journée en son honneur permettra non seulement aux épicuriens de le danser, mais ceci permettra aussi aux chercheurs et aux intellectuels de réfléchir sur son origine, son évolution, son parcours et sa conservation », ponctue le professeur.

Le tour de la question n’est pas totalement fait ici. Néanmoins, ces réactions sont susceptibles de dégager un sens de synergie voué au rehaussement de l’une des plus belles inventions haïtiennes : la musique Compas. Cette richesse patrimoniale n’attend qu’un sursaut collectif pour être valorisée dans la perspective d’une meilleure exploitation au bénéfice de la culture haïtienne.


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